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AFRIQUE DU SUD - DES BLANCS FRAGILISÉS

vendredi 29 décembre 2006

« Ils nous font comprendre que l’on doit déjà être heureux d’avoir un travail », raconte Errol Harrison, 57 ans, contrôleur de qualité sur le marché des produits frais de Johannesburg. Un reportage de Valérie Hirsch, correspondante en Afrique du Sud.

« Ils », ce sont les Noirs : dans le cadre de la politique de Black Economic Empowerment (BEE, Promotion économique des Noirs), les « personnes précédemment désavantagées » (Noirs, Indiens et Métis mais aussi les femmes et les handicapés) ont priorité à l’embauche. Le gouvernement de l’ANC a mis en place un système de points : les entreprises qui n’engagent pas assez de « personnes BEE » risquent de perdre des contrats, à commencer par les commandes publiques. Les victimes de cette politique sont surtout les Blancs non qualifiés. Sous l’apartheid, ils bénéficiaient d’emplois réservés, de logements sociaux et de meilleurs services publics (hôpitaux, écoles, etc). Mais tous ces avantages ont disparu et le prolétariat blanc ne cesse de se paupériser.

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Errol Harrison (g.) et Allan Sheperd (d.), deux travailleurs des Halles. Johannesburg, © Valérie Hirsch

Selon le dernier rapport des Nations unies sur le développement humain, 7% des 4,5 millions de Blancs vivent désormais en-dessous du seuil de pauvreté, contre 1,5% en 2002. D’autres rapports situent ce chiffre à 10%. Le taux officiel de chômage des Blancs (5,1% en 2005) reste bien inférieur à celui des Noirs (31%). Mais, selon l’Institut sud-africain des relations raciales, il a augmenté de 74% entre 1998 et 2002, alors que la hausse moyenne pour l’ensemble la population était de 39 %.

« On vit moins bien qu’avant. Le coût de la vie a très fort augmenté mais les salaires n’ont pas suivi, explique Errol, qui ne gagne que 1 600 rands par mois (174 euros), après 26 ans d’ancienneté. Les jeunes Blancs, qui n’ont pas fini l’école, ne trouvent que des petits boulots sous-payés, surtout comme gardiens de parking ». Inexistants sous l’apartheid, les mendiants à la peau claire sont de plus en plus nombreux. D’autres survivent grâce à la prostitution ou le trafic de drogue, en forte augmentation. Pourtant, Errol n’est pas vraiment amer : « Il faut s’adapter, constate-t-il froidement. Ils ont la majorité et on n’a plus rien à dire ! ». Divorcé, il sous-loue une chambre dans une maison subdivisée à La Rochelle, au sud de Johannesburg : « C’était un quartier de Portugais mais ils sont tous partis. Maintenant, je vis au milieu des Noirs. Ils sont bruyants mais on s’entend bien. Pour moi, la couleur de la peau n’a jamais été un problème. J’apprends même le français avec les Congolais ». Pour faire peur aux voleurs, Errol a même accroché un « muti » zoulou (gri-gri) sur le guidon de son vélo.

Pour les Afrikaners, l’adaptation est plus difficile. Elevés dans le mépris et la haine des Noirs, ils ont plus de mal à opérer la révolution mentale nécessaire pour survivre dans la nouvelle Afrique du sud. « C’est un chemin difficile », reconnait Mark Pretorius, qui gère avec son épouse, un magasin d’alimentation. Ce père de famille est inquiet car il risque de perdre prochainement son emploi. « Avec mon seul diplôme d’humanités, je n’ai aucune chance d’être engagé, même si j’ai beaucoup d’expérience dans le domaine de la comptabilité », affirme-t-il. Sa femme, Ricci, est moins pessimiste : « Je pourrais retrouver un travail de représentante dans les deux semaines parce que les entreprises qui engagent des femmes reçoivent aussi des points dans le cadre du BEE ».

Mark et Ricci ont eu une enfance difficile : comme dans beaucoup de familles pauvres afrikaners, ils ont connu l’alcoolisme, la violence et les abus sexuels. Ces familles qui vivent parfois dans des taudis – eux-mêmes ont habité un squatt – refusent toutefois les emplois jugés dégradants parce que autrefois réservés aux Noirs (femmes de ménage, garçons de ferme, manœuvres, jardiniers). « Une caissière blanche ne prendra jamais un torchon pour laver par terre, déplore Mark. Pourtant il faut s’adapter pour s’en sortir ! ». Mark est décidé à s’en sortir et à donner la meilleure éducation à ses enfants.

Mais il n’a aucune confiance dans l’avenir de son pays : « Il va devenir comme le Zimbabwe ! Je conseillerai à mes enfants de partir vivre dans un pays civilisé ». Ricci désapprouve et pense que, comme elle, la majorité des Afrikaners voit les choses de manière plus positive : « L’éducation va tout changer : les Noirs vont à l’école avec nos enfants. Quand ils seront grands, ils s’inviteront à des barbecues le dimanche. Mais je n’accepterai jamais que ma fille sorte avec un Noir : la Bible nous enseigne qu’il ne faut pas mélanger les races ! ». D’après un récent sondage, les Blancs pauvres sont ceux qui ont le moins d’interractions sociales avec des compatriotes d’autres races…

Chez le million de Sud-Africains d’origine indienne, le sentiment d’être marginalisés est toutefois aussi très fort. « Sous l’apartheid, nous n’étions pas assez blancs. Maintenant, nous ne sommes pas assez noirs ! », ironise Vinesh Bhula, un informaticien de 37 ans, qui n’a jamais trouvé un emploi dans sa branche. Pourtant, les Indiens bénéficient de la même préférence à l’embauche que les Noirs . « Mais, dans la réalité, c’est eux qui ont la priorité, répond Vinesh. Tous les Indiens riches ont émigré à l’étranger. Si j’avais de l’argent, je ferais de même ».

Valérie Hirsch



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