Enfant unique, mesures iniques ?
vendredi 10 mai 2002
Aujourd’hui, la Chine compte officiellement 1,22 milliard d’habitants, soit un cinquième de l’humanité, et s’est fixée la barre de 1,6 milliard à l’horizon 2050. Qu’on ne s’y trompe pas, ces chiffres sont en dessous de la réalité car ils ne tiennent pas compte des naissances non déclarées. Ces enfants qui n’auraient pas dû naître seraient quelque 200 millions. « Enfants fantômes », sans existence légale, ils n’ont droit ni à l’éducation, ni aux soins gratuits, ni à une autorisation de mariage [1]. Si l’on comptabilise ces parias de la société chinoise, la population atteindrait 1,5 milliard d’habitants. Un chiffre qui devrait s’élever à 2 milliards dès 2050.
La recette choisie ? Un mélange de contraintes et d’encouragements. En ville, il est demandé aux couples de conclure un contrat par lequel ils s’engagent à n’avoir qu’un enfant. En échange, les couples dociles demeurent prioritaires pour l’attribution d’un logement, l’accès aux crèches ou aux soins médicaux gratuits, et de meilleures conditions de scolarisation pour leur enfant leur sont garanties. A contrario, les couples qui refusent risquent au mieux une majoration de leurs taxes fiscales, au pire la perte d’emploi. Des mesures sont également imposées de force, telle que la révision à la hausse de l’âge du mariage.
Dans les campagnes, la politique de contrôle de la natalité s’est heurtée au poids des traditions et aux nécessités économiques. L’enfant, surtout si c’est un mâle, y étant considéré comme un « bâton pour la vieillesse ». Les campagnes et les zones occupées par de minorités ethniques ont, par ailleurs, pu bénéficier d’une certaine clémence de la part de Pékin. Le sytème du « piston » et la corruption des responsables locaux ont fait le reste.
Le visage sombre de « l’enfant unique »
La politique de l’enfant unique s’est accompagnée jusqu’à aujourd’hui d’un cortège d’atteintes aux droits des personnes. Selon Sophia Woodman, de l’organisation Human Rights in China (HRIC), la politique démographique chinoise repose sur le concept de « qualité de la population ». Ce qui concrètement signifie que les gens considérés comme souffrant d’une maladie héréditaire se voient interdire d’avoir des enfants. Les femmes chez lesquelles certains problèmes sont décelés, comme la schizophrénie qui est assimilée par les scientifiques chinois à un trouble d’origine génétique, risquent d’être contraintes à avorter ou à subir une stérilisation [2]
A titre d’exemple, la province du Yunnan a adopté, en juillet 1998, un règlement sur les examens prénuptiaux qui stipule que « le mariage devrait être reporté dans les cas où l’on a diagnostiqué une affection comme le SIDA, une maladie vénérienne, la lèpre, la schizophrénie » [3]
Rien d’étonnant, dans ce contexte, si la stérilisation atteint des records en Chine. Selon une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet, le taux global de stérilisation des Chinoises se situerait entre 44 et 55 pourcent [4]. Dans la province de Fujian, la femme qui ne se présente pas à son examen gynécologique pendant six mois risque la stérilisation. Bien qu’officiellement interdits, des avortements forcés seraient pratiqués, surtout dans les zones rurales. Des mesures d’intimidation, allant jusqu’à l’incendie de maisons, auraient également cours.
Les autorités de certaines régions, chargées d’atteindre les objectifs fixés par Pékin, ont par ailleurs adopté des règlements qui prévoient, en cas de deuxième enfant, des amendes particulièrement dissuasives. A Shanghai, par exemple, le dépassement du quota des naissances entraîne une amende équivalente à trois fois le salaire annuel total des deux parents.
Beaucoup plus grave encore, des cas d’exécutions et de tortures pour non respect de la politique de natalité ont été rapportés par Amnesty international dans un rapport publié en février 2001 (cfr témoignage).
Ultime ironie, la politique de l’enfant unique a également des effets pervers sur le plan démographique. Puisqu’on leur impose un seul enfant, les Chinois ont décidé que ce serait un garçon. L’infanticide des filles a fait sa réapparition et la diffusion des appareils d’échographie a provoqué une épidémie d’avortements sélectifs. Aujourd’hui, l’excédent masculin atteint 20 pourcent. Un Chinois sur six ne trouvera pas à se marier, 111 millions d’hommes resteront sans descendance. Demain, la Chine risque d’être plus connue pour sa pyramide des âges atypique que pour les chiffres de sa population.
Notes
[1] « L’autre bombe démographique », in Le Nouvel Observateur, mai 1999.
[2] « Chine : politique de l’enfant unique », doc. de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (www.irb.gc.ca/publications/chn12) et New Scientist, 24 octobre 1999
[3] in Yunnan Ribao, 11 juillet 1998
[4] « Bejing : China attempts to soften its one-child policy », in The Lancet, le 13 février 1999.
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