En n’agissant pas pour empêcher et faire cesser la violence contre les femmes, les gouvernements se rendent complices de cette violence et leur inertie crée un environnement dans lequel les auteurs de ces actes agissent en toute impunité. Cela est particulièrement vrai pour la violence exercée au sein du foyer ou encore par des groupes organisés. L’inaction des gouvernements entraîne une tolérance à l’égard de la violence contre les femmes, qui crée à son tour une culture du silence, qui décourage les femmes de demander un soutien et une protection auprès de l’État et de ses agents (police et autorités judiciaires, par exemple), et cette violence passe ainsi inaperçue. La campagne « halte à la violence contre les femmes » d’Amnesty se veut un instrument pour combattre cette inertie parfois volontairement entretenue. Le plus souvent, toutefois, si des mesures légales existent, leur mise en application fait défaut. En Turquie, comme au Kosovo, de timides progrès ont été réalisés. La situation laisse cependant fortement à désirer. Amnesty a publié récemment des rapports sur la situation des violences faites aux femmes dans l’un et l’autre pays.
KOSOVO
Depuis le déploiement de la force internationale de paix au Kosovo (KFOR) en juillet 1999 (quarante mille soldats dans la seconde moitié de 1999) et l’instauration de la mission civile d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK), ce territoire est devenu une destination majeure des femmes et des jeunes filles contraintes à la prostitution par les trafiquants. Les proxénètes introduisent au Kosovo des femmes pour la plupart moldaves, bulgares ou ukrainiennes, qui transitent généralement par la Serbie. Simultanément, des femmes et jeunes filles kosovares tombent, de plus en plus nombreuses, aux mains de trafiquants qui les exploitent sur place, ou bien les expédient à l’étranger. Malgré les mesures prises ultérieurement par la MINUK et autres organisations pour combattre le proxénétisme, en juillet 2003 plus de deux-cents bars, restaurants, clubs et cafés du Kosovo étaient autant de théâtres de la prostitution forcée À leur arrivée au Kosovo, les femmes sont passées à tabac et violées - par les clients, les « propriétaires » et certains de leurs employés. Nombre d’entre elles sont quasiment emprisonnées, enfermées dans un appartement, une chambre ou une cave. Certaines deviennent des esclaves, employées de bars ou de cafés le jour, puis enfermées dans une chambre par un homme qu’elles désignent comme leur « propriétaire », au « service » de dix à quinze clients chaque nuit. Certaines découvrent que leurs salaires - ce qui les a poussées à partir de chez elles - ne sont jamais payés, mais sont retenus pour acquitter leur « dette », payer des amendes arbitraires ou leur nourriture et leur hébergement. Malades, elles ne peuvent pas se faire soigner. Elles n’ont aucun statut légal et leurs droits les plus élémentaires sont déniés. Certaines d’entre elles n’ont pas plus d’une douzaine d’années. Même si elles échappent à leurs proxénètes ou sont « secourues » par la police, elles sont encore parfois bafouées dans leurs droits par les représentants de la loi ; arrêtées et emprisonnées pour prostitution ou infractions aux lois sur l’immigration par exemple, sans pouvoir bénéficier des droits élémentaires accordés à tout détenu. Celles reconnues comme victimes de la traite se voient refuser les droits à réparation et dédommagement et rares sont celles qui reçoivent la protection, l’appui et les services qui seraient nécessaires.
Témoignages
Une femme, objet de la traite intérieure, dix-neuf ans : « Nous avons beaucoup souffert pendant la guerre. Notre maison a été incendiée. Nous avons vécu une telle terreur à [...] et après notre expulsion aussi. Dès la fin de la guerre, mon père m’a mariée au beau-frère de ma sœur. Je ne l’aimais pas. Je suis restée là quelque temps puis j’ai quitté sa maison, battue et mutilée. Il faisait noir. J’ai demandé de l’aide sur la rue goudronnée du village. Un automobiliste s’est arrêté, m’a fait monter dans sa voiture, il m’a promis de m’aider puis m’a conduite jusqu’à la ville [...]. J’ai été dirigée sur un snack-bar et remise au propriétaire de cet endroit. Tout le temps où j’y suis restée, j’ai été régulièrement exploitée et violée. Puis le propriétaire m’a vendue à l’endroit où j’ai été secourue par la police, sept mois plus tard. Je demandais sans cesse qu’on me rende ma liberté, le propriétaire me répondait toujours que je ne travaillais pas assez, il affirmait que je ne rapportais pas plus de 300 marks allemands (150 euros) alors qu’il m’avait achetée pour 1 500 marks allemands (760 euros) . »
Une femme introduite au Kosovo par les trafiquants :
« J’étais désespérée, pas parce que j’avais des problèmes avec mes parents comme j’ai entendu d’autres filles le dire, mais parce que nous étions si pauvres [...] Ma grand-mère avait une retraite ridicule et ma mère n’a que l’allocation familiale, pour mes trois frères. Nous aurions dû recevoir la pension que mon père est censé nous donner, mais il fait semblant de ne pas nous connaître et ne nous aide pas du tout [...]. Je ne pouvais pas vivre plus longtemps sur la retraite de ma grand-mère, alors je disais que je ferais mieux d’aller ailleurs, où je pourrais travailler dur et gagner un peu d’argent pour aider ma famille et mes frères. »
Une Moldave, vingt-et-un ans, mère célibataire :
« Je suis finalement arrivée dans un bar au Kosovo [et j’ai été] enfermée et forcée à me prostituer. Au bar, je n’étais jamais payée, je ne pouvais pas sortir seule, le propriétaire est devenu de plus en plus violent au cours des semaines ; il me battait et me violait, moi et les autres filles. Il disait que nous étions sa “propriété”. En nous achetant, il avait acheté le droit de nous battre, nous violer, nous affamer, nous forcer à nous prostituer avec des clients. »
« Si je refusais de coucher avec les clients c’étaient les menaces. Il braquait son arme sur ma tête et disait “si tu n’y vas pas dans la minute, tu es morte”. Il avait le revolver, il disait juste de faire ça, ou qu’on était morte »
Récit, par une femme, de sa propre « vente » dans un réseau de trafiquants :
« Ils nous alignaient, debout, puis ils s’asseyaient dans des fauteuils et nous regardaient, en choisissaient une parmi nous. » « On ne savait pas qui nous achetait. Ils venaient et nous disaient simplement de nous tenir prêtes parce qu’il fallait partir. »
TURQUIE
La violence contre les femmes est tolérée et même approuvée tant par les membres influents des communautés qu’aux plus hauts niveaux du gouvernement et du pouvoir judiciaire. Les autorités ne mènent que rarement des enquêtes approfondies en réponse à des plaintes déposées par des femmes concernant des agressions avec violence, des meurtres ou le suicide apparent d’autres femmes. Les tribunaux continuent de réduire les peines des violeurs qui s’engagent à épouser leur victime, en dépit d’une évolution récente tendant à faire disparaître cette pratique. Les pressions et les campagnes menées par les militants des droits des femmes ont renforcé les propositions de lois visant à protéger les femmes. Des réformes importantes ont fait l’objet de débats en 2003 et un premier projet de loi portant abrogation de certaines parties du Code pénal qui étaient discriminatoires envers les femmes a été adopté. Cependant, Amnesty International est préoccupée par le fait que le gouvernement turc n’a toujours pris aucune mesure effective pour faire appliquer les lois existantes et nous craignons qu’il n’y ait, au sein des tribunaux et de la justice pénale, une résistance à de nouvelles réformes. Les policiers ne mènent souvent aucune enquête ou s’abstiennent de faire inculper les auteurs de violences à l’égard des femmes. Celles-ci ne sont pas encouragées à déposer une plainte contre leurs agresseurs et elles ne bénéficient pratiquement d’aucune protection contre la vengeance de leur mari ou de leurs proches. Les responsables, y compris les chefs des conseils de famille, sont rarement traduits en justice. La loi n’est pas davantage appliquée par les tribunaux qui continuent de rejeter la responsabilité sur les femmes victimes d’agression, de viol ou de meurtre plutôt que sur leurs agresseurs pour des raisons d’« honneur ».
Témoignages
À l’âge de treize ans, « Mine » a été vendue en mariage par son frère. Celui-ci, un berger qui était son seul parent dans le village, avait trois enfants et « Mine » était une bouche de plus à nourrir. Les négociations se sont déroulées par l’intermédiaire de voisins, « Mine » a donné son « consentement » et on lui a passé un petit bracelet en or au poignet. L’homme qui l’a achetée ainsi que le père de celui-ci l’ont violée. Quand son frère lui a rendu visite à Istanbul, elle avait tellement honte qu’elle ne lui a pas parlé du viol, mais elle lui a dit qu’elle ne voulait pas se marier, il a répondu qu’elle s’habituerait avec le temps. Après avoir été enfermée durant trois mois dans une maison, « Mine » a été vendue aux fins de prostitution et, menacée de mort si elle refusait, elle a dû travailler dans la rue. Aucun « client » n’a accepté de l’aider à s’enfuir, même si certains ont payé son gardien sans avoir de relations avec elle. « Mine » a ensuite travaillé dans une boite de nuit où elle a continué à demander aux clients de l’aider malgré les menaces de ses gardiens. Finalement, un homme qui avait une fille de son âge lui a permis d’utiliser son téléphone mobile. Elle a réussi à rejoindre un de ses cousins et sa famille s’est adressée à la police. L’homme qui avait acheté « Mine » ainsi que son père ont été incarcérés et une vingtaine d’autres individus ont fait l’objet d’investigations préliminaires.
Elife Atlihan n’avait que quinze ans quand sa famille l’a contrainte à se suicider. Elle aurait affirmé que son cousin l’avait violée quand elle ne pouvait plus cacher sa grossesse avancée. Celui-ci ayant nié devant un conseil de famille, la mère d’Elife lui a remis une corde en lui disant de « laver son honneur ». Le frère de la jeune fille qui avait été chargé de veiller à ce qu’elle obtempère l’a trouvée en pleurs : elle disait que la chaise n’était pas assez haute et qu’elle n’y arrivait pas. Il l’a aidée à installer la chaise à la bonne hauteur, et quand il est revenu un peu plus tard, elle était morte. Le jeune homme et sa mère ont été condamnés, le 1er mars 2003, à la détention à perpétuité. Le lendemain, la mère s’est suicidée en prison, elle avait apparemment passé la journée à pleurer en répétant qu’elle n’avait pas obligé sa fille à se suicider.
Un avocat d’Ankara : « J’assurais la défense d’une jeune fille qui avait été violée par un homme marié dans la maison où elle travaillait. Le juge a dit à cet homme : « Espèce de coquin ». Je me suis levé pour protester, je voulais que le juge soit dessaisi, mais le frère aîné de la jeune fille m’a demandé de me rasseoir. Il m’a dit : « Il y a un vieux qui a accepté de l’épouser malgré le viol. Si l’affaire s’éternise, il risque de changer d’avis. »
Un frère à sa soeur :
« Bien sûr qu’il doit te battre, qui sait ce que tu as fait pour le mériter. »
Une mère :
« Ton père me battait aussi. Il ne faut pas contrarier les hommes. »
Une avocate d’Urfa :
« Ici, il n’y a aucun consensus sur ce qui constitue une atteinte à l’honneur. À Urfa, cela peut être de marcher devant son mari, ailleurs il faut quelque chose de plus « sérieux », comme parler à un garçon. »
Une militante des droits des femmes, Diyarbakir :
« Parmi les excuses pour avoir battu une femme chez elle figurent le fait de « regarder longtemps par la fenêtre », « dire bonjour à des amis de sexe masculin dans la rue », « le téléphone sonne et il n’y a personne au bout du fil », et « bavarder trop longtemps avec les commerçants ».
« KA-MER » Des membres de l’association KA-MER, l’organisation de femmes basée à Diyarbakir, qui a démarré ses activités en 1997 pour aider les femmes à recevoir une éducation, à accroître leur indépendance économique et à vivre libre de violences. L’action pour empêcher les « crimes d’honneur » s’est renforcée durant cette période à mesure que la prise de conscience de l’ampleur du problème et de la compétence de l’organisation se développait. Toutefois les défenseurs des droits humains eux-mêmes reçoivent des menaces.
« MOR CATI » Une étude réalisée par Mor Cati (Fondation des centres d’accueil pour femmes « le Toit mauve ») entre 1990 et 1996 sur un échantillon de 1 259 femmes a révélé que 88, 2 % d’entre elles vivaient dans un climat de violence et que 68 % étaient frappées par leur mari.




