Accueil du site > Soutenir Amnesty > Informations aux donateurs > Archives — Le trimestriel en ligne > Algérie : le temps du changement est venu

Algérie : le temps du changement est venu

jeudi 7 juillet 2005

DERNIERE NOUVELLE : Nous avons reçu un très beau message de l’association SOS Disparu(e)s pour laquelle vous vous êtes mobilisé(e). Merci encore pour celle-ci.

En recevant votre message de soutien et d’espoir, le visage des familles s’écalire, les sourires d’enfants, de mères, d’épouses se font radieux, le poids de la douleur et de l’angoisse s’amenuise, au moins pour quelque temps. Quand vous êtes à nos côtés, nous nous sentons tellement plus forts. Qui sont ces hommes et ces femmes nous disons-nous qui au-delà de la Méditerranée, loin des réalités de notre Algérie meurtrie, prennent leur stylo et nous adressent de si belles paroles d’enseignement et de confiance en notre quête de vérité et de justice ?

Aujour’dhui, c’est à nous de faire un geste envers vous, de prendre notre plus belle plume et de vous dire merci : merci de nous soutenir, merci de croire en notre combat, merci d’œuvrer au nom de tous nos proches disparus. Grâce à votre soutien, nous le savons, dans un avenir proche, la vérité éclatera au grand jour et nous serons tous fiers d’y avoir contribué, chacun à notre manière.

En vous saluant chaleureusement, SOS Diparu(e)s Fatima Yous Présidente

« Je sais ce qu’est le supplice, je sais aussi ce qu’est la souffrance, je connais le sentiment d’injustice et je sais ce qu’est la prison... Ils n’entendent pas tes cris, certes, mais ils se délectent de ta douleur, de ta torture...Mon tort et le tien, Mohamed, est d’avoir osé dire et de n’avoir rien dissimulé. Notre tort est de n’avoir pas emprunté des chemins tout tracés, nous n’avons pas succombé aux chants des sirènes et avons marché à contre-courant... Notre tort Benchicou, le mien, celui de Benaoum, de Boughanem, de Hâckim Laâlam et des autres est d’avoir fait de notre plume, une arme et de la liberté de la presse, un rempart. Je n’ai jamais oublié les pleurs de ma mère, les cris de ma fille, le désespoir de ma femme alors que j’étais en prison menotté tel un criminel. Sans nos frères, nos amis et ceux qui croient en notre combat, nous aurions été oubliés à jamais... J’ai du mal à oublier les larmes de ta femme, l’image insupportable de ta mère, cette vieille femme qui ne réalisait pas ce qui lui arrivait et arrivait à son fils. Mohamed, tu entames ta deuxième année en prison... Je sais que dans mon pays, croire en la liberté est une malédiction... Alors de grâce, ne crois plus en ce principe. » Hafnaoui Ben Ameur Ghoul, dans une lettre du 14 juin dernier écrite à son ami Benchicou, journaliste emprisonné.

Depuis 1992, l’Algérie a été le théâtre sanglant d’une guerre fratricide plongeant le pays entier dans le chaos, faisant plus de 200.000 morts et des milliers de « disparus ».

Nous avons tous en mémoire l’exil d’intellectuels qui, menacés dans leur vie, fuyaient vers la France ou l’Occident pour y demander refuge. Nombre d’entre eux en ont, hélas, été privés, massacrés la plupart sauvagement.

Malgré un apaisement du conflit interne, de terribles séquelles sont toujours ressenties par les victimes.

Le chômage atteint une large partie de la population. Après plus d’une décennie d’une violence rare, la population montre des signes d’épuisement profond. Il y a, à l’heure actuelle, de nombreuses femmes seules privées de tout moyen de subsistance. Les victimes de violence sexuelle, une des multiples conséquences liées au conflit, sont considérées comme un déshonneur pour leur famille. De nombreux deuils ne peuvent se faire faute de savoir ce qu’il est advenu des proches « disparus » et quant au sort de ces derniers, rien n’est réellement entrepris pour découvrir ce qu’il leur est réellement arrivé ni ce qu’ils sont devenus. Les représentants de la presse sont quant à eux régulièrement inquiétés ; certains, même, emprisonnés. Les libertés fondamentales d’association ou d’organisation ne sont pas rétablies.

Certes, le pays connaît à nouveau une ère de relative ouverture. A tel point que des coopérations techniques peuvent s’y profiler, à commencer par celle amorcée par la Région wallonne dans les secteurs de l’enseignement supérieur, de l’éducation, de la formation professionnelle, de la culture et de la santé.

Cependant, s’il revient aux Algériens eux-mêmes de gérer l’héritage de leur passé, à l’heure où l’on parle de plus en plus d’une loi d’amnistie générale dont on sait d’ailleurs peu de choses, les associations de victimes en Algérie et les organisations de défense des droits humains protestent contre ce projet car ils craignent légitimement d’être privés de leur droit à la vérité et à la justice.

Aujourd’hui, les Algériens aspirent à la paix et le temps est venu pour eux de reconstruire. Il s’agit certes de les y aider ; encore faut-il que la communauté internationale se concentre sur le réel enjeu de cette reconstruction : l’émergence ou non d’une société démocratique où les droits fondamentaux de la population seront enfin respectés.

Si une page doit être tournée et une autre s’ouvrir sous de meilleurs augures, nul ne peut faire l’économie des comptes du passé. A commencer par faire la lumière sur les ombres d’hier et rendre justice aux rescapés d’aujourd’hui.

C’est le message que nos délégués en mission en Algérie en mai dernier ont délivré aux autorités du pays. C’est leur message que nous vous transmettons aujourd’hui.

Merci d’ores et déjà d’apporter votre soutien tant moral que financier à cette entreprise. En 1998, vous avez été nombreux à vous mobiliser en faveur de cette population meurtrie. Aujourd’hui encore, votre soutien peut utilement faire la différence.

Cordialement,

Vincent Forest Président.

Mai 2005 : une mission d’Amnesty International se rend en Algérie. Le moment est opportun. Si de nombreuses préoccupations concernant les droits humains sont à l’ordre du jour de l’actuel contexte algérien, l’Algérie se trouve à un tournant de son histoire. La population et ses dirigeants ont en effet la possibilité, après des années de conflit sanglant de reconstruire le pays sur des bases nouvelles. Interview de Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty et l’un des délégués de la mission.

- Dans quel contexte, vous êtes-vous rendus en Algérie ?

- Cela fait deux ans qu’aucune mission n’avait été autorisée en Algérie par les autorités algériennes et nous avons dû attendre du mois de novembre à mai pour obtenir nos visas sans que l’on sache très bien ce qui motivait ce retard. Officiellement, le manque de temps. Nous avons relevé deux grandes différences en matière de droits humains par rapport à ce qui s’était passé lors de notre précédente mission en 2003. La première, c’est que le Président avait annoncé en novembre de l’année passée qu’il allait soumettre au référendum une proposition d’amnistie générale ; la deuxième, c’est qu’une commission consultative dépendante du gouvernement a reconnu, il y a quelques semaines, que quelque six mille cent quarante-six « disparitions » pouvaient être mises à charge d’agents de l’Etat. Les conclusions avaient été de deux ordres : d’une part qu’il fallait indemniser les familles, d’autre part, que l’Etat était responsable mais pas coupable...

Nous allions donc en Algérie pour faire le point sur ces questions : pour quiconque est intéressé par la lutte contre l’impunité, il est évident qu’une loi d’amnistie générale est une très mauvaise solution si elle n’est pas précédée de tout un processus de reconnaissance des faits, de recherche de la vérité, d’établissement de la justice, de détermination des coupables, de réparation des victimes... La présence à nos côtés d’un des spécialistes du mouvement en matière de lutte contre l’impunité nous a permis de rappeler ce fait essentiel aux représentants du gouvernement : chaque fois qu’un gouvernement a voulu faire une croix sur le passé (et les exemples en Amérique Latine ne manquent pas), l’histoire l’a rattrapé. Nous avons pu faire partager à nos interlocuteurs les inquiétudes que nous avons par rapport à des projets de ce type qui ont été anticipés notamment via la loi sur la « concorde civile », il y a quelques années. Surtout, nous avons suggéré une série de propositions concrètes, qui aideraient l’Algérie à mettre fin à l’impunité et à se réconcilier avec elle-même. Enfin, nous étions là aussi pour relayer les demandes des familles de victimes. Chaque fois qu’Amnesty rencontre un gouvernement, elle est là aussi au nom des « disparu-e-s », des égorgé-e-s, des femmes violées,... Or, les familles sont claires : pas question de monnayer l’impunité contre d’éventuelles « indemnisations ».

- Mis à part cette loi d’amnistie, qu’est-ce qui a motivé en mai dernier votre mission en Algérie ?

- Plusieurs autres préoccupations ont guidé notre mission. L’une d’entre-elles est le sort fait aux femmes. Pendant toutes ces années de guerre civile, les femmes ont particulièrement été touchées. Certaines demeurent dans l’ignorance du sort réservé à leurs « disparus », tandis que d’autres ont fait directement les frais de cette guerre : « disparues », enlevées ou encore violées, les factions en guerre ne manquaient pas d’imagination. Nous avons d’ailleurs entendu des témoignages terribles comme celui de cette mère dont les deux filles ont été enlevées et qu’elle aurait préféré savoir égorgées plutôt que subissant un sort indigne. Pour les femmes dont les proches ont « disparu », la situation est doublement grave. Elles sont minées par l’angoisse et la détresse, sans pouvoir faire le deuil faute de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches. De plus, elles sont complètement démunies sur le plan économique. En Algérie, comme dans d’autres pays, le mari c’est la garantie d’avoir un revenu, le fils celle d’une pension pour l’avenir. Faire la lumière sur leurs « disparus » et les dédommager est donc d’une importance vitale. Par ailleurs, il y a aussi toute la question des violences conjugales, avec un code de la famille en vigueur, qui, s’il a été revu récemment, réserve encore beaucoup de place aux inégalités entre partenaires et encourage les discriminations contre les femmes. C’est le cas notamment en matière de succession où une femme « vaut » la moitié d’un homme, ou d’autres dispositions encore qui font le lit de l’inégalité. D’ailleurs le Comité de la Cedaw (Convention des Nations unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) a recommandé au gouvernement de revoir plus profondément le code de la famille. Nous avons eu des discussions intéressantes et fructueuses - du moins nous l’espérons - avec la Ministre déléguée en charge de ces questions ainsi qu’avec son cabinet de fonctionnaires pour faire des propositions de mise en place de mesures législatives qui permettraient de mieux lutter contre la violence conjugale. Nous avons par ailleurs, suggéré de mettre davantage de moyens à la disposition des associations de la société civile qui s’en occupent, moyens dont elles sont très fort dépourvues à l’heure actuelle.

- Qu’en est-il de la violence dans d’autres sphères ?

- Les mauvais traitements, la torture, les détentions arbitraires ne laissaient pas de nous inquiéter. La situation à cet égard a été terrible pendant des années. Apparemment, les allégations de torture du chef de la police et de la gendarmerie ont diminué. Il semble que cela soit lié à la mise en place de mesures structurelles comme celles qui permettent dorénavant pour une personne de recevoir la visite d’un médecin, d’un avocat ou encore de sa famille pendant garde à vue. Par contre, il reste encore beaucoup d’allégations de tortures et de mauvais traitements systématiques de la part des personnes qui ont été arrêtées par le DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité), la sûreté militaire en fait. Les détentions et les interrogatoires se déroulent dans des lieux inconnus des personnes arrêtées puisqu’on leur bande les yeux ou on leur enfouit la tête entre les genoux pendant leur transfert vers ces lieux. Elles n’ont par ailleurs pas accès à leur famille, à un médecin ou un avocat. Elles voient un médecin militaire au bout d’une garde à vue prolongée puisqu’elles sont accusés de « terrorisme ». Passages à tabac, torture du chiffon (un chiffon imbibé d’urine ou d’autres substances enfoncé dans la gorge pour empêcher la victime de respirer) figurent parmi les plaintes qui reviennent le plus souvent. Ces plaintes ne sont toutefois pas étayées par les médecins militaires qui ont fait l’examen des victimes, ce qui pose un réel problème d’éthique médicale. Notre première recommandation fut dirigée vers l’ordre des médecins, afin qu’il se penche sur la question et aide les médecins militaires à respecter l’éthique médicale.

- Avez-vous relevé d’autres faits inquiétants dans cette nouvelle ère que vit l’Algérie ?

- La liberté de la presse, dont le gouvernement dit qu’elle est la plus libre au monde, est menacée. Des journalistes ont récemment été condamnés à des peines de prison ferme pour diffamation. Deux stratégies ont été mises en place pour réduire la liberté de la presse. L’une consiste à inculper un journaliste pour un motif fallacieux autre que celui pour lequel il est réellement inquiété. C’est le cas de Benchicou, ce rédacteur en chef a été inculpé pour avoir, soi-disant, commis une infraction sur le change. En fait, pour être en possession de bons de caisse. A l’analyse, cela ne tient pas. L’autre stratégie est d’utiliser la loi qui permet d’attaquer en diffamation n’importe qui au motif de n’importe quoi avec à la clef des amendes graves (2500 euros par exemple, une somme extravagante dans un pays comme l’Algérie) ou encore l’emprisonnement. En termes de liberté d’association, les choses ne sont pas plus simples. Il est parfois interdit aux associations qui le souhaitent de célébrer le jour anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Insisteraient-elles encore, que cela leur serait simplement impossible : il faut pour toute réunion, faire des demandes d’autorisations à la préfecture qui peut décider de ne pas y donner suite ou faire tomber cette demande dans les méandres d’une bureaucratie outrancière. Pour notre propre conférence de presse, nous avons dû demander cinq jours à l’avance cette autorisation.... En réalité, tout cela est fait pour exercer un véritable contrôle sur la vie sociale parce que l’état d’urgence est toujours d’application. La situation actuelle devrait permettre une levée de cet état d’urgence et il faudrait rétablir les libertés individuelles, non seulement au nom du seul principe, mais parce que ces mesures sont nécessaires pour qu’un contrôle de l’exécutif puisse avoir lieu. Sans liberté de presse, d’association, d’organisations d’événements ou encore de syndicats indépendants, il n’y aura pas de contrôle de l’exécutif, et donc une improbable répartition des fruits de la rente pétrolière ou gazière, principales sources de richesse du pays.

- Des indices positifs pour l’avenir ?

- L’Algérie est à un tournant. Si elle décide de se reconstruire sur des bases saines, ce qui inclut le respect des droits fondamentaux, avec l’émergence d’une vraie société civile forte et agissante, l’espoir renaîtra. Elle pourrait aussi tourner le dos aux droits humains, et se condamner à revivre les années de plomb... L’attitude qu’aura l’Occident sera relativement déterminante dans le choix que fera l’Algérie. Aujourd’hui encore, des rapporteurs de l’ONU sont interdits de mission dans ce pays, à l’exception d’un seul qui a pu s’y rendre pour une matière pas vraiment dérangeante pour l’Algérie. La population est fatiguée par dix ans de massacre, dix ans de violence, elle pense aujourd’hui légitimement à sa survie. Même si les dollars du pétrole s’amassent, elle tarde à en voir sur elle-même les effets positifs. Par ailleurs, si le « problème islamiste » a été éradiqué militairement, il a encore beaucoup d’influence. On est dans une société musulmane où la charia est d’application ; en ne révisant que partiellement le code de la famille, des gages sont donnés aux défenseurs d’un islamisme plus musclé. Pourtant, dans cette société où les donnes sont si complexes, les femmes comme toujours font notre admiration pour leur ténacité et la volonté qu’elles mettent à retrouver leurs proches victimes ou « disparus », avec des moyens, somme toute, dérisoires. Les familles des victimes n’ont jamais désarmés : elles se réunissent un peu comme l’ont fait les « folles de mai » en Argentine. Tous les mercredis, les mères, femmes, sœurs, ou filles de « disparus » manifestent à Alger. Malgré leur persistance à demander que la lumière soit faite, très peu de cas ont été résolus. Au contraire, on tente parfois de cacher des traces compromettantes. Récemment encore, une personne a eu des ennuis pour avoir découvert un charnier dont, manifestement, les victimes avaient été tuées par les milices, armées par le pouvoir. Notre volonté est bien sûr de continuer à aider ces femmes.

Soutenez les familles de « disparus » :

Envoyez une carte postale ou un e-mail à ces organisations en les informant que vous soutenez leur campagne pour la vérité et la justice à l’égard de leurs proches, victimes.

Association des Familles de Disparus de la Wilaya de Constantine (AFDC)

Rabah Benlatrèche, Président

Cité Daksi, Bt 6 bis, Constantine

Algérie

Courriel : rben3439 yahoo.fr

Comité SOS Disparus

Fatma Yous

5, rue Volta

Alger

Algérie

e-mail : sos_disparus yahoo.fr

Vous désirez nous soutenir financièrement en ligne par un paiement sécurisé ? Rien de plus facile : cliquez sur ce lien :

Répondre à cet article

Focus

e-Boutique

A l'agenda

Algérie : le temps du changement est venu

« février 2012 »
L M M J V S D
30 31 1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 1 2 3 4
 

Pays par pays