Mai 2005 : une mission d’Amnesty International se rend en Algérie. Le moment est opportun. Si de nombreuses préoccupations concernant les droits humains sont à l’ordre du jour de l’actuel contexte algérien, l’Algérie se trouve à un tournant de son histoire. La population et ses dirigeants ont en effet la possibilité, après des années de conflit sanglant de reconstruire le pays sur des bases nouvelles. Interview de Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty et l’un des délégués de la mission.
- Dans quel contexte, vous êtes-vous rendus en Algérie ?
Cela fait deux ans qu’aucune mission n’avait été autorisée en Algérie par les autorités algériennes et nous avons dû attendre du mois de novembre à mai pour obtenir nos visas sans que l’on sache très bien ce qui motivait ce retard. Officiellement, le manque de temps.
Nous avons relevé deux grandes différences en matière de droits humains par rapport à ce qui s’était passé lors de notre précédente mission en 2003. La première, c’est que le Président avait annoncé en novembre de l’année passée qu’il allait soumettre au référendum une proposition d’amnistie générale ; la deuxième, c’est qu’une commission consultative dépendante du gouvernement a reconnu, il y a quelques semaines, que quelque six mille cent quarante-six « disparitions » pouvaient être mises à charge d’agents de l’Etat. Les conclusions avaient été de deux ordres : d’une part qu’il fallait indemniser les familles, d’autre part, que l’Etat était responsable mais pas coupable...
Nous allions donc en Algérie pour faire le point sur ces questions : pour quiconque est intéressé par la lutte contre l’impunité, il est évident qu’une loi d’amnistie générale est une très mauvaise solution si elle n’est pas précédée de tout un processus de reconnaissance des faits, de recherche de la vérité, d’établissement de la justice, de détermination des coupables, de réparation des victimes... La présence à nos côtés d’un des spécialistes du mouvement en matière de lutte contre l’impunité nous a permis de rappeler ce fait essentiel aux représentants du gouvernement : chaque fois qu’un gouvernement a voulu faire une croix sur le passé (et les exemples en Amérique Latine ne manquent pas), l’histoire l’a rattrapé. Nous avons pu faire partager à nos interlocuteurs les inquiétudes que nous avons par rapport à des projets de ce type qui ont été anticipés notamment via la loi sur la « concorde civile », il y a quelques années. Surtout, nous avons suggéré une série de propositions concrètes, qui aideraient l’Algérie à mettre fin à l’impunité et à se réconcilier avec elle-même. Enfin, nous étions là aussi pour relayer les demandes des familles de victimes. Chaque fois qu’Amnesty rencontre un gouvernement, elle est là aussi au nom des « disparu-e-s », des égorgé-e-s, des femmes violées,... Or, les familles sont claires : pas question de monnayer l’impunité contre d’éventuelles « indemnisations ».
- Mis à part cette loi d’amnistie, qu’est-ce qui a motivé en mai dernier votre mission en Algérie ?
Plusieurs autres préoccupations ont guidé notre mission. L’une d’entre-elles est le sort fait aux femmes.
Pendant toutes ces années de guerre civile, les femmes ont particulièrement été touchées. Certaines demeurent dans l’ignorance du sort réservé à leurs « disparus », tandis que d’autres ont fait directement les frais de cette guerre : « disparues », enlevées ou encore violées, les factions en guerre ne manquaient pas d’imagination.
Nous avons d’ailleurs entendu des témoignages terribles comme celui de cette mère dont les deux filles ont été enlevées et qu’elle aurait préféré savoir égorgées plutôt que subissant un sort indigne.
Pour les femmes dont les proches ont « disparu », la situation est doublement grave. Elles sont minées par l’angoisse et la détresse, sans pouvoir faire le deuil faute de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches. De plus, elles sont complètement démunies sur le plan économique. En Algérie, comme dans d’autres pays, le mari c’est la garantie d’avoir un revenu, le fils celle d’une pension pour l’avenir.
Faire la lumière sur leurs « disparus » et les dédommager est donc d’une importance vitale.
Par ailleurs, il y a aussi toute la question des violences conjugales, avec un code de la famille en vigueur, qui, s’il a été revu récemment, réserve encore beaucoup de place aux inégalités entre partenaires et encourage les discriminations contre les femmes. C’est le cas notamment en matière de succession où une femme « vaut » la moitié d’un homme, ou d’autres dispositions encore qui font le lit de l’inégalité.
D’ailleurs le Comité de la Cedaw (Convention des Nations unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) a recommandé au gouvernement de revoir plus profondément le code de la famille.
Nous avons eu des discussions intéressantes et fructueuses - du moins nous l’espérons - avec la Ministre déléguée en charge de ces questions ainsi qu’avec son cabinet de fonctionnaires pour faire des propositions de mise en place de mesures législatives qui permettraient de mieux lutter contre la violence conjugale. Nous avons par ailleurs, suggéré de mettre davantage de moyens à la disposition des associations de la société civile qui s’en occupent, moyens dont elles sont très fort dépourvues à l’heure actuelle.
- Qu’en est-il de la violence dans d’autres sphères ?
Les mauvais traitements, la torture, les détentions arbitraires ne laissaient pas de nous inquiéter. La situation à cet égard a été terrible pendant des années. Apparemment, les allégations de torture du chef de la police et de la gendarmerie ont diminué. Il semble que cela soit lié à la mise en place de mesures structurelles comme celles qui permettent dorénavant pour une personne de recevoir la visite d’un médecin, d’un avocat ou encore de sa famille pendant garde à vue. Par contre, il reste encore beaucoup d’allégations de tortures et de mauvais traitements systématiques de la part des personnes qui ont été arrêtées par le DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité), la sûreté militaire en fait. Les détentions et les interrogatoires se déroulent dans des lieux inconnus des personnes arrêtées puisqu’on leur bande les yeux ou on leur enfouit la tête entre les genoux pendant leur transfert vers ces lieux. Elles n’ont par ailleurs pas accès à leur famille, à un médecin ou un avocat. Elles voient un médecin militaire au bout d’une garde à vue prolongée puisqu’elles sont accusés de « terrorisme ». Passages à tabac, torture du chiffon (un chiffon imbibé d’urine ou d’autres substances enfoncé dans la gorge pour empêcher la victime de respirer) figurent parmi les plaintes qui reviennent le plus souvent. Ces plaintes ne sont toutefois pas étayées par les médecins militaires qui ont fait l’examen des victimes, ce qui pose un réel problème d’éthique médicale.
Notre première recommandation fut dirigée vers l’ordre des médecins, afin qu’il se penche sur la question et aide les médecins militaires à respecter l’éthique médicale.
- Avez-vous relevé d’autres faits inquiétants dans cette nouvelle ère que vit l’Algérie ?
La liberté de la presse, dont le gouvernement dit qu’elle est la plus libre au monde, est menacée. Des journalistes ont récemment été condamnés à des peines de prison ferme pour diffamation.
Deux stratégies ont été mises en place pour réduire la liberté de la presse. L’une consiste à inculper un journaliste pour un motif fallacieux autre que celui pour lequel il est réellement inquiété. C’est le cas de Benchicou, ce rédacteur en chef a été inculpé pour avoir, soi-disant, commis une infraction sur le change. En fait, pour être en possession de bons de caisse. A l’analyse, cela ne tient pas. L’autre stratégie est d’utiliser la loi qui permet d’attaquer en diffamation n’importe qui au motif de n’importe quoi avec à la clef des amendes graves (2500 euros par exemple, une somme extravagante dans un pays comme l’Algérie) ou encore l’emprisonnement.
En termes de liberté d’association, les choses ne sont pas plus simples. Il est parfois interdit aux associations qui le souhaitent de célébrer le jour anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Insisteraient-elles encore, que cela leur serait simplement impossible : il faut pour toute réunion, faire des demandes d’autorisations à la préfecture qui peut décider de ne pas y donner suite ou faire tomber cette demande dans les méandres d’une bureaucratie outrancière. Pour notre propre conférence de presse, nous avons dû demander cinq jours à l’avance cette autorisation....
En réalité, tout cela est fait pour exercer un véritable contrôle sur la vie sociale parce que l’état d’urgence est toujours d’application. La situation actuelle devrait permettre une levée de cet état d’urgence et il faudrait rétablir les libertés individuelles, non seulement au nom du seul principe, mais parce que ces mesures sont nécessaires pour qu’un contrôle de l’exécutif puisse avoir lieu.
Sans liberté de presse, d’association, d’organisations d’événements ou encore de syndicats indépendants, il n’y aura pas de contrôle de l’exécutif, et donc une improbable répartition des fruits de la rente pétrolière ou gazière, principales sources de richesse du pays.
- Des indices positifs pour l’avenir ?
L’Algérie est à un tournant. Si elle décide de se reconstruire sur des bases saines, ce qui inclut le respect des droits fondamentaux, avec l’émergence d’une vraie société civile forte et agissante, l’espoir renaîtra. Elle pourrait aussi tourner le dos aux droits humains, et se condamner à revivre les années de plomb...
L’attitude qu’aura l’Occident sera relativement déterminante dans le choix que fera l’Algérie. Aujourd’hui encore, des rapporteurs de l’ONU sont interdits de mission dans ce pays, à l’exception d’un seul qui a pu s’y rendre pour une matière pas vraiment dérangeante pour l’Algérie.
La population est fatiguée par dix ans de massacre, dix ans de violence, elle pense aujourd’hui légitimement à sa survie. Même si les dollars du pétrole s’amassent, elle tarde à en voir sur elle-même les effets positifs. Par ailleurs, si le « problème islamiste » a été éradiqué militairement, il a encore beaucoup d’influence. On est dans une société musulmane où la charia est d’application ; en ne révisant que partiellement le code de la famille, des gages sont donnés aux défenseurs d’un islamisme plus musclé.
Pourtant, dans cette société où les donnes sont si complexes, les femmes comme toujours font notre admiration pour leur ténacité et la volonté qu’elles mettent à retrouver leurs proches victimes ou « disparus », avec des moyens, somme toute, dérisoires. Les familles des victimes n’ont jamais désarmés : elles se réunissent un peu comme l’ont fait les « folles de mai » en Argentine. Tous les mercredis, les mères, femmes, sœurs, ou filles de « disparus » manifestent à Alger. Malgré leur persistance à demander que la lumière soit faite, très peu de cas ont été résolus. Au contraire, on tente parfois de cacher des traces compromettantes. Récemment encore, une personne a eu des ennuis pour avoir découvert un charnier dont, manifestement, les victimes avaient été tuées par les milices, armées par le pouvoir. Notre volonté est bien sûr de continuer à aider ces femmes.
Soutenez les familles de « disparus » :
Envoyez une carte postale ou un e-mail à ces organisations en les informant que vous soutenez leur campagne pour la vérité et la justice à l’égard de leurs proches, victimes.
Association des Familles de Disparus de la Wilaya de Constantine (AFDC)
Rabah Benlatrèche, Président
Cité Daksi, Bt 6 bis, Constantine
Algérie
Courriel : rben3439 yahoo.fr
Comité SOS Disparus
Fatma Yous
5, rue Volta
Alger
Algérie
e-mail : sos_disparus yahoo.fr
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