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États-Unis : un système de détention mondial

jeudi 12 janvier 2006

« Je ne pouvais plus le supporter [...] même un animal ne l’aurait pas supporté. » Salah Nasser Salim Ali à propos de sa détention secrète par les autorités américaines

Depuis qu’ils ont lancé leur « guerre contre le terrorisme », les États-Unis et leurs alliés ont arrêté des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants au cours d’opérations militaires et sécuritaires en Irak et en Afghanistan. Au moins 13 000 personnes se trouvent actuellement dans des centres de détention gérés par l’armée américaine en Afghanistan, à Guantánamo et en Irak. Certains détenus y ont été transférés depuis des pays aussi éloignés que l’Albanie, la Malaisie ou la Zambie.

Si la prison d’Abou Ghraib, en Irak, la base aérienne de Bagram, en Afghanistan, et la base navale de Guantánamo, à Cuba, sont devenus tristement célèbres dans le monde entier à cause des sévices physiques et psychologiques infligés aux détenus, ils ne constituent néanmoins qu’une partie d’un réseau mondial d’établissements de détention - comprenant des prisons secrètes - que les États-Unis utilisent dans leur « guerre contre le terrorisme ».

Les États-Unis ont enlevé des suspects sur le territoire d’autres pays ou pris en charge des détenus venant de l’étranger. Ces transferts se sont déroulés en dehors de tout cadre légal et les droits humains n’ont pas été respectés. Certaines des victimes se sont par la suite retrouvées à Guantánamo, tandis que d’autres, c’est encore plus inquiétant, ont tout simplement « disparu ».

De très nombreuses informations ont indiqué que les États-Unis détenaient 20 à 30 prisonniers « de grande valeur » dans des établissements secrets gérés par la Central Intelligence Agency (CIA, Services de renseignement) en dehors du territoire national. Les autorités admettent détenir ces hommes, mais refusent de révéler à quel endroit. Or, les cas de Muhammad al Assad (voir ci-dessous) et de deux autres Yéménites, Salah Nasser Salim Ali et Faraj Ahmed Bashmilah (voir Le Fil d’AI d’août 2005), donnent à penser qu’il existe un vaste réseau, bien organisé, de centres d’interrogatoire secrets qui ne sont pas réservés aux seuls prisonniers de grande valeur.

Ces trois hommes ont été détenus au secret durant de nombreux mois dans au moins quatre établissements secrets, probablement dans différents pays à en juger par la durée de leurs transferts en avion. La manière dont ils décrivent le dernier centre indique clairement qu’il ne s’agit pas d’un camp militaire de fortune, mais plutôt d’un établissement conçu pour un usage bien particulier. Le régime de détention était manifestement destiné à provoquer une désorientation, une dépendance et une angoisse maximales chez les détenus. Le récit des trois hommes concorde avec un reportage réalisé par le Washington Post au sujet du réseau de prisons clandestines gérées par la CIA, dans lequel les établissements de détention secrète situés dans huit pays sont appelés « sites noirs ».

Par ailleurs, les États-Unis ont remis des détenus à des pays qui sont connus pour pratiquer systématiquement la torture. D’après les estimations, la CIA a renvoyé des centaines d’hommes en Arabie saoudite, en Égypte, en Jordanie, au Maroc, au Pakistan et en Syrie. Ces renvois, que le gouvernement des États-Unis appelle « restitutions extraordinaires », sont considérés par certains observateurs comme une « externalisation de la torture ».

Ces détentions arbitraires, arrestations illégales, transferts secrets, détentions au secret et restitutions extraordinaires violent les droits les plus fondamentaux des détenus : le droit de ne pas être arrêté arbitrairement ; le droit de consulter un avocat, de voir sa famille et d’être examiné par un médecin ; le droit de faire informer ses proches de son arrestation ou de son lieu de détention ; le droit de comparaître rapidement devant un juge ou une autre autorité judiciaire ; le droit de contester la légalité de sa détention et le droit de ne pas être soumis à des tortures ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Au moment où les États-Unis font l’objet de plus en plus de pressions demandant une réforme d’Abou Ghraib, le transfert du contrôle des centres de détention en Afghanistan aux mains du gouvernement afghan et la fermeture de Guantánamo, il existe un risque réel de voir le gouvernement des États-Unis multiplier les recours à des mesures secrètes pour poursuivre sa « guerre contre le terrorisme », ce qui ne pourrait qu’aboutir à de nouvelles violations des droits humains.

Muhammad al Assad, un Yéménite résidant en Tanzanie, a été arrêté chez lui à Dar es Salaam le 26 décembre 2003. Menotté et cagoulé, il a été mis dans un avion pour une destination inconnue. C’est ainsi qu’a commencé un supplice qui devait durer seize mois, au cours desquels il a été emprisonné et soumis à plusieurs interrogatoires, sans aucune notion de l’endroit où il se trouvait et privé de tout contact avec le monde extérieur. À deux autres reprises, il a été cagoulé, menotté et emmené en avion vers une nouvelle destination, uniquement pour être à nouveau enfermé dans une cellule et interrogé. Les personnes qui menaient ces interrogatoires parlaient anglais.

Pendant une année, Muhammad al Assad a été maintenu dans un lieu de détention clandestin et soumis à des privations sensorielles extrêmes. Ses gardiens étaient masqués, ils ne lui ont jamais adressé la parole et ils lui communiquaient leurs instructions par des gestes. Il entendait en permanence un bruit blanc, faible et diffus. La lumière restait allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Les autorités tanzaniennes ont informé le père de Muhammad al Assad que ce dernier avait été remis à des agents américains, et que personne ne savait où il se trouvait. Sa famille n’a eu aucune nouvelle directe de lui jusqu’en mai 2005, quand il est arrivé, toujours par avion, au Yémen où il est toujours détenu, sans inculpation ni jugement.

À l’heure actuelle, ses proches savent au moins qu’il est vivant, et ils peuvent lui rendre visite en prison.

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