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ARGENTINE, Juan, expert de la justice transitionnelle

mardi 29 novembre 2005

Détenu et torturé à l’époque de la dictature militaire en Argentine, Juan Méndez est adopté comme prisonnier d’opinion par Amnesty.

Après sa libération en 1970, l’avocat poursuit son engagement dans différentes organisations de défense des droits humains. Depuis 2004, il préside le Centre international pour la justice transitionnelle à New York (ICTJ). Il a par ailleurs été nommé Conseiller spécial du Secrétaire général de l’Onu chargé de la prévention des génocides

Le siège de l’organisation que vous présidez, le Centre international pur la justice transitionelle, se situe au cœur de Manhattan, à deux pas de Wall Street !

- Je suis sensible aux questions symboliques, mais en l’occurrence la vérité est plus frivole : dans ce coin de New York les loyers sont moins chers. Dans ce quartier, vous trouverez des ONG très actives notamment contre la torture ou pour le droit des femmes. Nous avons parmi nos voisins des banques, des multinationales et des gens avec qui nous luttons pour la justice.

Qu’entendez-vous par « justice transitionnelle » ?

- Nous faisons référence à cette décision que prennent certaines sociétés - lors de leur passage de la dictature à la démocratie - de regarder en face le très lourd héritage des violations des droits humains et d’y faire face de façon ouverte. Cette période de transition politique peut offrir des réponses à la fois juridiques et non juridiques : - juger individuellement les responsables, - accorder des réparations aux victimes de la violence étatique, - établir des initiatives de recherche de la vérité sur le passé, - réformer des institutions telles que la police et la justice, - retirer les responsables de violations des droits humains des postes de pouvoir. De plus en plus souvent, ces approches sont conjointes. Un principe directeur consiste à permettre aux acteurs locaux de prendre des décisions avisées. Il n’existe pas deux projets identiques, chaque société doit trouver sa propre voie.

Dans le mouvement des droits humains on trouve en priorité des juristes, est-ce le cas également en matière de justice transitionnelle ?

- Il y a parmi nous, cela va de soi, des avocats internationaux pour rappeler aux États leurs obligations, mais nous accueillons également des philosophes, anthropologues, économistes, historiens, médecins légistes ou journalistes... Le champ de la justice transitionnelle est varié et couvre un large spectre de disciplines. Nous essayons, dans la mesure du possible, d’avoir une vision pluridisciplinaire dans la manière de lire la réalité et d’aider les États à mener des réformes. Notre centre cherche à renforcer les liens entre chercheurs, militants et décideurs politiques engagés sur le terrain.

Quelles sont vos sources de financement ?

- Nous avons démarré avec un don très généreux de la Fondation Ford sur lequel nous vivons toujours depuis cinq ans. Par ailleurs, nous avons plus ou moins doublé notre budget grâce à d’autres fondations nord-américaines ou européennes. Pour l’instant, nous avons pris la décision de ne pas demander de subsides au gouvernement américain. Ce n’est pas une décision définitive, mais dans la conjoncture actuelle, cela ne nous semble pas convenable de travailler avec l’administration Bush.

Quels sont les pays où vous êtes le plus présents ?

- Nous travaillons depuis ce bureau à New York, mais nous en avons un autre au Cap, bientôt à Bruxelles et l’an prochain, nous espérons un quatrième au Caire. Nous ne sommes pas une organisation avec des membres, nous n’avons pas d’enracinement local, nous travaillons sur la base de missions sur le terrain. Actuellement, nous avons des programmes actifs dans une quinzaine de pays et nous explorons la possibilité d’ouvrir une dizaine de nouveaux projets. Parmi les pays où nous sommes les plus présents figurent le Pérou, la Colombie, le Timor-Leste, la République démocratique du Congo, la Sierra Leone, le Ghana et le Maroc (*).

On compte aujourd’hui une vingtaine de Commissions vérité et réconciliation à travers le monde. Que pensez-vous de ces expériences aux résultats très variables ?

- Si l’on considère les commissions de la vérité et de la réconciliation comme des alternatives à la justice, je ne suis pas d’accord, on va à l’échec avec le sentiment d’impunité. Un homme qui a tué des familles entières ne peut se laver les mains en demandant tout simplement pardon et en offrant une chèvre ! C’est inacceptable. Une autre acceptation de la justice alternative est d’établir les faits, de juger les principaux responsables et de conduire des réformes institutionnelles. Nelson Mandela a, par exemple, réussi à rendre l’amnistie conditionnelle et personnelle en Afrique du Sud, une grande avancée après les amnisties générales adoptées en Amérique latine. Mais il est important de ne pas ériger la méthode sud-africaine en une sorte de modèle unique et universel applicable à tout le monde.

Encore une fois, il n’existe pas de modèle mais de nombreuses expériences riches d’enseignements. Chaque société doit adapter l’outil à sa culture et au contexte donné. Il existe d’autres façons de découvrir la vérité, par exemple les commissions parlementaires ou le procès pénal. La justice pénale internationale est une invention récente, l’idée date de 1945 mais la pratique n’a pas encore dix ans. Elle fait ses premières armes.

Depuis plus de trente ans votre vie est consacrée à la défense des droits humains, ne vous arrive-t-il pas de céder au découragement ?

- Dans son dernier rapport annuel, Amnesty International dénonce une fois de plus la crédibilité menacée du système international des droits de l’Homme. Les droits humains ont toujours été instrumentalisés, malheureusement la fin du monde bipolaire n’a pas mis un terme à cette situation. Certains pays se battent pour être élus à la Commission des droits humains de Genève simplement pour éviter de se voir condamner pour les pratiques menées dans leur propre pays.

Si nous croyons vraiment aux droits humains, pour leur valeur en soi, pas seulement comme outils de la lutte politique, cela ne nous exempte pas de poursuivre notre lutte indépendamment de toute idéologie et des intérêts momentanés des États. Le mouvement des droits humains a par exemple très fortement fait pression pour s’opposer à l’indignation sélective de certains secteurs de la droite américaine qui prétendaient que les règles des droits humains ne s’appliquaient qu’aux ennemis et pas aux amis. Mon salut le plus cordial va aux militants d’Amnesty. En l’espace de quarante ans, le mouvement a su évoluer du soutien de détenus isolés dans leur cellule à des campagnes en faveur de communautés ou de populations dont la vie est menacée.

Propos recueillis par Benoît Guillou

(*) Le site internet de l’ICTJ : : http://www.ictj.org

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