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Syrie – « Une caricature de “despotisme oriental” »

lundi 18 janvier 2010, par Pascal Fenaux

Philosophe et journaliste syrien indépendant, Hassan Chatila est réfugié en France depuis 34 ans. En 2006, il nous avait accordé une interview dont nous reproduisons des extraits restés, hélas, d’actualité.

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À l’occasion de la Journée internationale des Droits de l’Homme, des opposants syriens réfugiés au Liban manifestent pour le respect des droits humains en Syrie. Beyrouth, 10 décembre 2009. © REUTERS/Cynthia Karam

Cela fait plus de 30 ans que vous vivez en France. Quelle Syrie avez-vous quittée ?
En 1975, j’ai quitté Damas pour passer mon doctorat en philosophie. Le goût de la liberté m’a amené à prendre des positions ouvertement hostiles à la politique du régime d’Hafez el-Assad, que ce soit à l’égard du Liban [envahi par l’armée syrienne en 1976] (1) et des Palestiniens, ainsi qu’en faveur des libertés démocratiques. Pour moi, la politique du général Assad consistait à réprimer tout mouvement de libération nationale et démocratique, qu’il soit palestinien, libanais ou syrien. La Syrie est gouvernée depuis 1963 par deux lois : la loi martiale et l’état d’urgence. Et, depuis l’arrivée du général Assad en 1970, le pays est écrasé par un arsenal législatif et répressif laissé à la discrétion absolue du président syrien. En quatre décennies de « cure » sécuritaire, l’État et les institutions publiques ont totalement disparu. Il s’agit en fait d’un pouvoir sans État, d’un régime contre l’État.
Nous sommes dans une caricature de « despotisme oriental », un système dans lequel un semblant de pouvoir exécutif gère les affaires et l’administration, mais où, dans les faits, il ne fait que gérer la corruption et la violence contre les organes civils. Le pouvoir exécutif n’a aucun pouvoir politique concernant les orientations de politique intérieure ou extérieure, il ne fait que gérer. Si l’on cherche une société civile, on doit bien admettre qu’elle n’est réduite qu’à quelques intellectuels. À vrai dire, il n’y a plus de société en Syrie. Il y avait bien une société en formation durant les années 40, 50, à la fin de l’occupation française et dans les premières années de l’indépendance. Ces germes de société remontaient à la fin du XIXe siècle et aux dernières années du régime ottoman, à l’époque de ce qu’on a appelé la Nahda [Renaissance]. Mais le coup d’État du 8 mars 1963 est venu arrêter net toute évolution de la société, au point que l’individu n’existe plus. Un pays où il n’y a pas de droit est un pays où il n’y a pas d’homme. Si on prend la personnalité du citoyen syrien, on verra qu’elle s’est complètement déstructurée sous la pression d’appareils répressifs en guerre contre la société depuis 40 ans.

Comme au temps du Baas irakien, c’est une société où tout le monde se méfie de tout le monde ?
Parfaitement. Chaque fois qu’une organisation sociale se forme, elle ne tarde pas à se disloquer parce qu’il est impossible de nouer des liens sociaux entre les individus.

Dans quelles circonstances êtes-vous resté « coincé » sur le sol français ?
L’officier des Renseignements (les Moukhâbarât) auprès de l’ambassade de Syrie à Paris a refusé de renouveler mon passeport et j’en ai déduit que mes interventions publiques me mettaient en danger. Cela dit, dans ce malheur, j’ai eu de la chance. Je ne suis pas venu « allonger » la liste des « disparus » syriens et ma famille n’a pas été spécialement inquiétée. Il faut dire que je ne représente pas une menace pour le pouvoir syrien, je ne suis pas un responsable politique, je n’ai ni pris les armes ni appelé à prendre les armes contre le pouvoir. Mais j’ai eu de la chance car les intimidations à l’encontre des familles et des proches sont monnaie courante. Regardez le cas du journaliste Ali Abdallah, membre du Forum Atassi. En mars [2006], il était arrêté pour avoir à nouveau manifesté devant la Cour suprême de Sûreté de l’État et réclamé la levée de l’État d’urgence. Non contents de l’arrêter, les services de sécurité ont également incarcéré deux de ses fils, Muhammad Ali et Omar. Il a été détenu deux fois depuis l’interdiction du Forum en 2005.

Après la mort d’Hafez el-Assad et l’intronisation de son fils Bachar, d’aucuns avaient parié sur un « Printemps de Damas ». C’était du vent ?
C’était une illusion. La succession ne pouvait pas se faire dans le sang. Il fallait dresser un écran de fumée, nourrir des illusions. Six mois après l’investiture du fils, la répression était bel et bien revenue, comme en témoigne l’arrestation de plusieurs dizaines d’intellectuels et d’hommes politiques et condamnés à des peines de dix ans.

Les Frères musulmans, bête noire et alibi du régime dans sa répression, ontils évolué ?
Historiquement, ils portent une lourde responsabilité dans la pérennité du régime baasiste. En 1980, alors que l’opposition de gauche syrienne commençait enfin à adhérer progressivement au concept de démocratie libérale parlementaire, la Confrérie islamiste a préféré fonder sa stratégie sur la prise du pouvoir par les armes. Cela a permis au régime de réprimer dans le sang les Frères musulmans, d’embastiller toute la gauche démocratique et de dissoudre tous les ordres professionnels.

Dans un jeu aussi piégé, quelle est la marge de manœuvre des ONG de défense des droits humains ?
Les ONG syriennes sont en crise. Indice d’une société civile éclatée et méfiante, quand elles ne sont pas réprimées, elle s’avèrent incapables de coopérer. Dans ce contexte, le rôle d’ONG internationales comme Amnesty est essentiel pour les aider à se fédérer.

Propos recueillis par Pascal Fenaux

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