Kerrie Howard, directrice adjointe du Programme Amériques d’Amnesty International, représentait l’organisation à cette conférence : « Nous avons commencé notre travail sur les meurtres de femmes et de filles en Amérique centrale en 2004, quand nous avons lancé deux grandes enquêtes, l’une à Ciudad Juarez, au Mexique, et l’autre au Guatemala. Depuis ce moment, notre organisation milite à travers le monde pour l’amélioration de la situation dans ces deux pays et suit la situation de près ». Si les meurtres de femmes en Amérique centrale en général ont connu une forte augmentation, ce sont le Mexique et le Guatemala qui occupent les premières places dans les taux de féminicides de la région. Ce sont aussi deux pays où les témoignages font état d’un degré de violence particulièrement inquiétant : souvent, les corps retrouvés portent des marques de violences sexuelles et de tortures. Ils sont abandonnés dans les champs, dans des décharges, sur le bord des routes, dans la rue.
La grande majorité des victimes sont âgées de 16 à 30 ans ; plusieurs d’entre elles étaient employées dans les maquiladoras, des usines de sous-traitance, et sont souvent d’origine pauvre, voire indigène. En bref, toutes sont des jeunes femmes sans aucun pouvoir dans la société, dont la mort ne représente aucun coût politique pour les autorités locales et dont les corps sont considérés comme des objets jetables. Car ces meurtres, commis autant dans le cadre domestique que par des inconnus, s’enracinent profondément dans un contexte, non seulement de violence endémique, mais surtout de rapports de pouvoir déséquilibrés entre les hommes et les femmes, impliquant la violation généralisée des droits des femmes. Et, en Amérique latine, c’est précisément le Guatemala qui occupe la dernière position en termes d’égalité de genre.
Walda Barrios, avocate et présidente de l’Union nationale des Femmes guatémaltèques, une des intervenantes de la conférence, confirme ce constat : « dans les pays d’Amérique centrale, comme le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua, qui ont vécu des conflits armés internes, le sentiment qui prévaut dans le tissu social est que “la vida no vale nada” (“la vie ne vaut rien”), puisque la supprimer est devenu un acte quasi quotidien. Mais dans le cas des femmes, cela se traduit par une violence sexuelle et une brutalité démesurée. Au Guatemala, durant le conflit armé, les corps des femmes ont fait partie d’une stratégie génocidaire et y porter atteinte était une manière d’humilier la population en résistance. Aujourd’hui, les corps parallèles de l’État n’ont pas été démantelés avec les accords de paix [3] ; il y a toujours des militaires dans nos rues et la violence repart dans une spirale infernale. » Au Guatemala, rien qu’entre 2001 et 2005, près de 2200 femmes ont été assassinées. Quant au Mexique, selon des chiffres officiels et que l’on ne peut dès lors soupçonner d’être maquillés à la hausse, 6 000 femmes et fillettes ont été assassinées dans le pays entre 1999 et 2006.
PAS D’ÉVOLUTION TANGIBLE
Kerrie Howard ne ménage pas les eurodéputés au sujet de l’impact de la résolution du Parlement européen : « Pour Amnesty, le meurtre de femmes et de filles au Mexique et en Amérique centrale est toujours un problème pressant, autant aujourd’hui qu’au moment où on a soulevé la question pour la première fois ». À ce jour, à Ciudad Juarez, la ville mexicaine carrefour du narcotrafic à la frontière américaine où ont été assassinées les jeunes femmes de l’affaire Campo Algodonero, qui a médiatisé le phénomène, plus de 450 femmes ont été assassinées depuis 1993.
Pourtant, des initiatives ont été prises en Amérique centrale, ne fût-ce qu’en commençant à utiliser le terme « féminicide » et en en faisant une catégorie pour les chiffres de la criminalité. Abondant dans le sens des autres intervenants venus d’Amérique centrale pour la conférence, Kerrie Howard tempère fortement ces évolutions : « Amnesty salue la ratification de traités internationaux et régionaux sur la protection des droits des femmes [4], de même que diverses initiatives nationales pour améliorer le cadre légal normatif [5]. Cependant, nous ne serions pas ici aujourd’hui, s’il n’était pas clair que beaucoup devait encore être fait pour voir évoluer la situation. Les indicateurs sont on ne peut plus clairs : ces nouveaux textes de lois ne mènent pas à des améliorations substantielles de la situation. En particulier, le niveau d’impunité reste largement intact. La justice n’est pas rendue. Le déni de l’ampleur du problème est toujours affreusement courant, tant au niveau local que national. La déformation des faits et l’incapacité à collecter des preuves fiables est un problème très parlant. »
Conséquence de ce mépris d’État, « l’accès à la justice pour les victimes et leurs proches est fréquemment entravé par des pratiques discriminatoires largement répandues et tenaces » : insultes, humiliations, refus d’enregistrer la plainte... C’est la culture du « elle l’a probablement mérité ». « Les mesures légales ne sont pas à elles seules suffisantes, c’est leur interprétation qui compte ». Dans le même esprit, les organisations de femmes ou de défense des droits des femmes sont l’objet de harcèlement et de menaces de mort. « Et pour aggraver le tout, dans les cas qui donnent suite à des enquêtes, les autorités torturent les suspects afin de leur arracher des preuves. Certes, la gravité de la crise de sécurité publique en Amérique centrale ne doit pas être sous-estimée et il est normal que les ressources et efforts des gouvernements y soient largement consacrés, mais le phénomène des féminicides est aussi un problème de sécurité publique, qui doit être traité avec le même niveau d’urgence. »
DES GESTES FORTS À POSER
La coopération internationale s’est surtout focalisée sur le renforcement des institutions censées défendre les droits des femmes et prévenir leur mise à mort. Andrea Medina Rosas, avocate mexicaine et membre du Comité latino-américain et caribéen pour la Défense des Droits des Femmes, clame devant la petite assemblée réunie au Parlement européen : « L’État mexicain déclare manquer de ressources financières pour lutter contre les violations des droits humains, et ce malgré les aides accordées, notamment par l’Union Européenne. En réalité celles-ci ne font que renforcer l’État central, qui crée des “institutions-parasols” et adopte un discours sur les droits humains taillé pour plaire à la communauté internationale. Il s’agit de simulation. En matière de répression, nous pouvons constater toute l’efficacité et les effectifs de la police et de l’armée. »
Une comparaison reprise par une autre représentante d’Amérique centrale : pour écraser les manifestations, les gouvernements centraméricains savent se montrer efficaces et trouver des fonds. Ce sont donc des positions fermes que les femmes centraméricaines attendent de ladite communauté internationale : « Il faut un réel suivi. Il faut exiger que les gouvernements rendent des comptes et respectent leurs engagements ». Kerrie Howard va dans le même sens : « Insister pour une réforme immédiate pour éliminer toutes les discriminations existant dans la législation, les politiques et les pratiques, ainsi que des sanctions contre les fonctionnaires qui n’agissent pas diligemment face aux plaintes, c’est une chose tangible et concrète, sur laquelle on peut réellement travailler. Au-delà de ces propositions, Amnesty insiste sur le fait que nous attendons aussi des résultats, des actions et un impact des programmes et initiatives au nom de l’UE au Mexique et en Amérique centrale. »
Céline Remy (st.)
* « Le machisme tue », slogan de l’UNIFEM dans le cadre de la campagne du Secrétaire général des Nations Unies Ban Kimoon, Tous unis pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes, lancée ce 25 novembre depuis le Guatemala.




