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Haïti – Droits piétinés, jeunesse violée

vendredi 4 décembre 2009

Près de 100 000 filles âgées de 6 à 17 ans travailleraient comme employées de maison en Haïti. Coupées du monde extérieur, loin de leurs proches et de leur familles, ces jeunes domestiques sont soumises à des violences physiques et sexuelles. En regard d’une vulnérabilité évidente, les demandes de protection relatives aux droits de l’enfant restent hélas lettre morte.

Enlisé en plein marasme politique et économique, Haïti reste par ailleurs le théâtre d’actes de violence particulièrement sanglants à l’encontre des populations civiles. Face aux révoltes et aux émeutes sévèrement réprimées par les forces de l’ordre, le sort réservé aux employées de maison est tout aussi préoccupant. Selon les estimations de l’Unicef, cette petite république des Antilles compterait plus de 100 000 filles employées comme domestiques. Mineures pour la plupart d’entre elles et issues de milieux défavorisés, ces jeunes filles n’ont d’autre choix que de travailler comme employées de maison.

En Haïti, ces mineures domestiques sont généralement appelées restaveks (terme créole qui vient du français « reste avec »), une appellation négative et méprisante car elle sous-entend un rejet pur et simple de leur propre famille. Ces enfants vivent avec leur employeur ou leur famille d’accueil – parfois des proches – et effectuent des tâches domestiques en échange de l’hébergement et du repas. La grande majorité de ces employées de maison sont privées de leurs droits, notamment leurs droits à l’éducation, à des soins de santé adaptés et à une alimentation suffisante.

S’ajoute à cela un véritable fléau : les violences sexuelles infligées aux femmes et aux jeunes filles, une calamité malheureusement omniprésente en Haïti et qui vise tout particulièrement les mineures. Dans plus de la moitié des viols signalés, les victimes n’ont pas plus de 18 ans.

ESCLAVAGE MODERNE ET ABUS SEXUELS

Des « recruteurs » à la recherche d’enfants issus de familles nombreuses et vivant dans la pauvreté persuadent les chefs de famille de leur confier les enfants en leur promettant un avenir meilleur pour leur progéniture. Ces enfants sont donc victimes de la traite dans leur propre pays et sont exposées à toutes les formes possibles d’exploitation, y compris les abus sexuels.

Cité dans un rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur l’exploitation des mineures à des fins mercantiles, le témoignage de Loransya est exemplaire et édifiant. Agée de huit ans, Loransya vivait dans le village de Kenscoff, à une vingtaine de kilomètres de la capitale, Port-au-Prince. Ses parents étant trop pauvres pour assurer les besoins de la famille, Loransya été obligée d’aller travailler en tant que domestique à Carrefour, un quartier de la capitale.

« Il y avait un gros bonhomme, le frère du premier mari de la dame. Il dormait dans une pièce dans la cour, à côté de la cuisine où, moimême, je dormais avec le charbon, les fatras et les rats. Un soir, il a frappé à la porte de la cuisine et m’a demandé de lui chauffer de la nourriture. J’ai dû me lever et allumer le feu. C’est à ce moment qu’il m’a demandé de lui sucer le pénis, en me disant qu’il me donnerait une belle poupée. Mon cœur a battu fort car j’avais très envie de cette poupée que je voyais parfois en allant au marché. Je l’ai fait mais la poupée n’est jamais venue. J’avais tellement envie de cette poupée que je l’ai fait avec d’autres [...], mais la poupée n’est jamais venue. »

Les données recueillies par des ONG donnent une certaine idée de l’étendue du problème. Par exemple, l’association Solidarité des femmes haïtiennes ou Solidarité Fanm Ayisyèn (SOFA) a recueilli des informations sur 238 viols commis entre janvier 2007 et juin 2008, dont 140 contre des filles âgées de 19 mois à 18 ans.

FLOU JURIDIQUE ET PLAN D’ACTION BANCAL

Si les violences sexuelles et physiques à l’encontre des employées de maison sont une évidence, la garantie d’une protection efficace par les autorités publiques est pourtant des plus aléatoires. Au cours de l’année 2007, Haïti a certes ratifié la Convention n°182 de l’OIT, un texte d’une grande importance car il souligne la nécessité de lutter contre les pires formes de travail des enfants. L’interdiction visait notamment le travail domestique et le risque d’exposition des filles à des violences physiques, au harcèlement sexuel et à d’autres formes d’exploitation. Pourtant, cette ratification n’a donné lieu a aucune assistance pour les mineurs employés de maison et en particulier les filles, contre les atteintes physiques et sexuelles.

Il y a de quoi être préoccupé par l’absence d’une justice compétente pour faire respecter les droits de l’enfant. Malgré la mise sur pied, en 2007, d’un Plan national pour la Protection des enfants vulnérables, les institutions haïtiennes semblent avoir égaré leur feuille de route car aucune action véritable n’a été posée pour y remédier. Effectuant de longues journées de travail, les mineures domestiques accomplissent essentiellement des tâches ménagères : elles font notamment le ménage et la cuisine, vont chercher de l’eau pour toute la famille et s’occupent des autres enfants de la maison. Certaines travaillent également sur les marchés. En contrepartie de leur travail, elles sont logées, nourries et habillées. Seule une minorité bénéficie de quelques rudiments d’éducation.

À la suite de sa visite en Haïti en juin 2009, Gulnara Shahinian, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage, a qualifié les conditions dans lesquelles vivent les mineures employées de maison en Haïti de « forme moderne d’esclavage ». Aujourd’hui, ce sont plus de 80% de la population qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Après une succession de coups d’État et de guerres civiles d’une extrême violence, Haïti a connu cinq gouvernements différents sur les seules cinq dernières années. Si la Journée mondiale des Droits de l’Enfant a été célébrée le 20 novembre dernier, des résultats concrets et convaincants se font toujours attendre au cœur d’une île que l’on surnommait jadis la « Perle des Antilles ».

Thandiwe Cattier

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