
- Des barres de logements sociaux dans une ville de l’est du Kirghizistan. Karakol, juillet 2006. © HEMIS/Stefano Torrione
Appelons-la Akulaï. Elle a grandi durant la période post-soviétique et appartient à ce que certains appellent la « génération perdue ». Elle ne s’identifie ni à l’image de la femme soviétique, athéiste et associée à l’idéologie communiste, ni à l’image de la femme de l’Ouest véhiculée par le cinéma, perçue comme sacrifiant sa famille à sa carrière. Akulaï ne se retrouve pas davantage dans la nouvelle société kirghize. Le manque d’opportunité économique et de sécurité sociale contraint Akulaï à envisager l’avenir avec peu d’enthousiasme. Accéder au marché de l’emploi relève du parcours du combattant : en tant que femme, les salaires sont jusqu’à 2,5 fois moins élevés que celui des hommes, le chômage touche davantage les femmes et uniquement 17 % d’entre elles peuvent briguer de hautes fonctions dans l’administration. Quant à la participation sociale de l’État en cas de maternité, cette dernière est modique : actuellement, il ne reste seulement que 26 % des jardins d’enfants ouverts et les employeurs refusent souvent d’engager des femmes car ils doivent contribuer en partie au congé de maternité. Sans oublier qu’une femme qui travaille coûte cher car son espérance de vie est plus longue.
Akulaï est désenchantée. La société kirghize d’après la « Révolution des Tulipes », qu’on appelle démocratie, la frustre. Elle ne se reconnaît du reste dans aucun des partis de la scène politique kirghize. Socialement, économiquement et culturellement cette société ne répond pas à ses attentes. Le fossé se creuse entre la population et le gouvernement. Pour illustration, l’arrestation d’une trentaine de militants du Hizb-ut- Tahrir [1], suite à l’annulation des festivités de la fin du Ramadan de la bourgade de Naukat (Sud-ouest de la région de Osh) en octobre 2008, a laissé les Kirghizes pantois. Les 32 accusés, dont deux femmes, ont été condamnés au terme d’un procès expéditif à de longues peines d’emprisonnement. Les villageois n’ont compris ni l’interdiction d’une fête traditionnelle ni la sévérité de la sentence. Pour le gouvernement kirghize, les événements de Naukat symbolisent l’amplification de la radicalisation religieuse. La lutte contre l’islam radical est impérieuse. Dès lors, les femmes revêtant le hijab (foulard) ou le paranja (burqa kirghize) sont perçues comme une menace. Depuis février 2009, le ministre de l’éducation a banni le hijab des écoles. Akulaï se dit que finalement ce n’est pas contre le terrorisme que le gouvernement lutte, mais contre sa propre foi : l’islam.
Cependant, Akukaï constate qu’autour d’elle, de plus en plus de femmes pieuses bénéficient d’un prestige considérable au sein de leur famille et de leur communauté, surtout quand elles enseignent le Coran. Alors comme beaucoup de ses contemporaines, elle se tourne vers l’islam, facilement accessible et socialement approuvé. L’État kirghize n’a pas suffisamment pris conscience des aspirations religieuses de sa population (80 % de musulmans) et particulièrement des besoins des femmes. Les groupes islamiques radicaux eux ont pris la relève pour pallier les manquements de l’État.
Le Hizb-ut-Tahrir (HT) offre ce qu’une théologienne appelle « un point de référence continu ». Il propose des solutions concrètes aux problèmes des femmes Kirghizes telles les injustices et discriminations sociales ainsi que la désintégration des services sociaux. Hizb-ut-Tahrir encense la vision traditionnelle et patriarcale de la famille. Il prône le retour à l’islam des origines et présente ce dernier comme seule issue possible à la crise sociale et économique de la société kirghize. Hizb-ut-Tahrir a développé une véritable stratégie de recrutement de ses membres féminins. Dans les régions rurales, celui-ci se fait via la famille, le voisinage et lors des événements familiaux ; les épouses de membres du HT sont recrutées par leur mari, volontairement ou de force. Certaines activistes « hizbistes » organisent chez elles leur propre « jamaat » (groupe) de voisinage où elles discutent de leurs préoccupations quotidiennes. Bénéficiant souvent de la réputation de bonnes enseignantes du coran, leurs salons font fureur. On retrouve également les femmes militantes à l’œuvre lors de mariages ou d’enterrements. Elles savent réconforter les veuves et les célibataires en parlant de l’islam.
Dans les villes, les madrasas (écoles coraniques) pour femmes ainsi que les bazars sont les lieux principaux de recrutement. Maintes femmes activistes travaillent dans les bazars et en profitent pour discuter avec leurs clientes ou leurs collègues. Les militantes « hizbistes » sont entreprenantes dans les rues alors que les mollahs restent à la maison. Akulaï fréquente quant à elle une madrasa ; en ville, il s’agit de l’équivalent des « jamaat » de la campagne. Les madrasas regorgent de femmes musulmanes croyantes et assoiffées de réponses à leurs questions existentielles ou tout simplement du quotidien. Akulaï trouve enfin un environnement auquel elle peut s’identifier. Elle a rejoint, suivant les sources, les 800 à 2000 femmes « hizbistes » ; ce qui représente 8 à 10% des membres du Hizb-ut-Tahrir. Alors commence son initiation via une cellule appelée « halqa » (cercle) consacrée à l’instruction religieuse par des femmes activistes jusqu’au moment où l’étudiante devient une musulmane « authentique », capable de voir le monde à travers le prisme « hizbiste ».
Jusqu’à présent, l’implication des femmes dans le mouvement HT se réduit au cercle familial et communautaire et leurs activités se concentrent sur l’éducation et le recrutement d’autres militantes. Toutefois à long terme, une génération éduquée dans le discours « hizbiste » risque de s’imposer. Le défi des autorités kirghizes réside davantage dans l’intégration sociopolitique et religieuse de sa population féminine que dans un renforcement des lois pour contrer le terrorisme islamique. Au fond, c’est tout ce qu’Akulaï demande.
Véronique Druant
Lire aussi :
Woman and Radicalisation in Kyrgyztan, Crisis Group Asia Report N°176, 3 septembre 2009.




