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Brésil – « Les milices menacent la démocratie »

mardi 29 septembre 2009, par Pascal Fenaux

Marcelo Freixo est député de l’État de Rio de Janeiro. Commissaire de police, Vinícius George est son conseiller pour la Sécurité publique. En mai 2009, la police de Rio a découvert que plusieurs milices privées les avaient « condamnés à mort » et Amnesty International a lancé une campagne couronnée de succès pour que ces deux défenseurs bénéficient d’une protection spéciale. Épaulés par François Graas, de la Coordination Brésil, Marcelo Freixo et Vinícius George ont été reçus par plusieurs parlementaires. Rencontre.

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Vinícius George (g) et Marcelo Freixo (d) lors de leur passage à Amnesty International Belgique francophone. Bruxelles, 25 septembre 2009. © Bruno Brioni

Pourquoi a-t-on lancé un « permis de tuer » contre vous ?
Marcelo Freixo : Cela fait 23 ans que je milite en faveur des droits humains et Vinícius, mon conseiller parlementaire a également travaillé sur ces questions. La première chose que j’ai faite lorsque j’ai été élu à l’Assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro (ALERJ), c’est demander (et obtenir) la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire sur les milices privées et les organisations mafieuses. Cette commission n’a cependant entamé ses travaux qu’en juin 2008. Les milices privées disposent d’un pouvoir effrayant et, pendant longtemps, elles ont pu bénéficier du silence, non seulement des autorités politiques, mais aussi de la presse.

Les milices sont là pour « protéger » les quartiers « huppés » ou pour contrôler des trafics ?
Vinícius George : Ni l’un ni l’autre. Il s’agit de policiers, de pompiers, de gardiens de prison, etc. Ces milices justifient leur existence par la lutte contre le crime organisé et le trafic. C’est en tout cas au nom de ce discours qu’elles se sont emparées par la violence de quartiers périphériques jusqu’alors contrôlés par la pègre. Plusieurs de leurs chefs se sont mis en tête d’exercer des fonctions parlementaires.

Ces miliciens se retrouvent-ils dans les grands partis nationaux au niveau fédéral ou plutôt au niveau des seuls États, comme celui de Rio ?
M.F. : Les milices ne sont pas a priori nationales mais on retrouve plusieurs « anciens » miliciens dans des partis représentés au Congrès national. Le gouverneur de l’État de Rio, Sérgio Cabral Filho, est un élu du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), la première formation politique brésilienne. Quant à la ville de Rio de Janeiro, elle est dominée par les Démocrates (DEM), c’est-à-dire l’ancien Parti du Front libéral (PFL). Or, la plupart des miliciens élus se retrouvent dans ces deux partis. En outre, au niveau national, le PMDB a la présidence de la Chambre des Députés et du Sénat fédéral, suite à un accord passé avec le Parti des Travailleurs (PT) du président Luiz « Lula » da Silva.

Comment fonctionnent ces milices ? Sont-elles liées à des catégories sociales particulières ? D’où vient leur impunité ?
V.G. : À Rio, plus de 200 zones sont contrôlées par les milices. La plus importante est la Liga da Justiça (Ligue de la Justice), qui contrôlait jusqu’il y a peu tout Campo Grande, un immense quartier d’environ 250 000 habitants, et dont le chef était un ancien policier, Ricardo Teixeira Cruz, surnommé « Batman ». Ils disposaient de véhicules blindés et de moyens de communication sophistiqués. Dans les rues et sur les commerces, on trouvait d’ailleurs le sigle de Batman, pour indiquer que telle ou telle boutique avait payé son « tribut » et était protégée par la milice. Les autorités politiques se sont montrées d’autant plus passives qu’elles bénéficiaient en retour de paquets de votes « capturés » par la milice. La Liga da Justiça est dirigée par deux frères, tous deux anciens policiers et désormais mis sous les verrous pour une dizaine d’années. En 2004, Jerônimo Guimarães Filho a été élu vereador (conseiller municipal) sur la liste du PMDB grâce à un « paquet » de 33 000 voix obtenues dans le seul Campo Grande. En 2006, l’autre frère, Natalino José Guimarães, est quant à lui parvenu à être élu deputado estadual (député d’État) sur la liste des DEM, l’ancien Parti libéral.

Question idiote, le vote n’est-il pas secret ?
V.G. : Oui, évidemment, le vote est secret, mais pas les armes ! (Rires)
M.F. : Il y a deux mécanismes pour capter les votes. L’« assistantialisme » social, c’est-à-dire l’offre de services et de biens aux plus pauvres, lesquels se montrent alors « reconnaissants ». L’autre mécanisme, c’est celui de la terreur. Les miliciens peuvent vite savoir quel quartier n’a pas massivement voté pour eux et il leur arrive alors d’assassiner l’un ou l’autre habitant au hasard, dans le seul but d’instaurer un climat de terreur. Les frères Guimarães ont un pouvoir économique exorbitant. Par exemple, ils contrôlent la distribution de gaz (en bonbonnes), le câble, l’informatique. Les gens sont obligés de payer une sorte de taxe de sécurité. Dans certains secteurs de Campo Grande, la milice est également un opérateur immobilier, quand elle n’a pas la mainmise sur la distribution d’eau. La commission parlementaire d’enquête a ainsi estimé à 1,5 millions d’euros les revenus engrangés mensuellement par la seule Liga da Justiça.

Comment une démocratie parlementaire peut-elle lutter contre un tel péril ?
M.F. : C’est pour ça que nous sommes en Europe. Ce n’est pas seulement une menace pour les droits humains ou pour les seuls habitants de certains quartiers de Rio de Janeiro, mais pour toute la démocratie brésilienne. Ces milices ont un vrai projet de domination. Une fois élus députés, les anciens miliciens ont le pouvoir légal de contrôler les procédures de désignation des responsables de la police, des directeurs d’hôpitaux, etc. Cela leur donne un pouvoir effrayant au niveau de l’État et de la Ville. En étant élus députés, ces gens contrôlent à la fois le marché du crime et le pouvoir politique au niveau de leurs quartiers. Les responsables politiques ont eu tendance à laisser faire car les milices étaient à la fois des pourvoyeurs de voix et de fonds pendant les campagnes électorales. Ce qui, à terme, risque pourtant de se retourner contre ces mêmes partis politiques.
V.G. : César Maia, l’ancien maire de Rio, a déclaré publiquement que les milices étaient un « mécanisme d’autodéfense de la communauté ». La commission d’enquête que l’ALERJ a mise sur pied en 2008 a pu prouver que certains candidats, comme l’ancien Secrétaire à la Sécurité publique, étaient parvenus à se faire élire au Parlement fédéral grâce la forte « implantation locale » que leur procure le soutien des milices.

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Vinícius George (g) et Marcelo Freixo (d) lors de leur passage à Amnesty International Belgique francophone. Bruxelles, 25 septembre 2009. © Bruno Brioni

La commission d’enquête a permis à la justice de mettre sous les verrous certains responsables. Mais cela va-t-il suffire ?
V.G. : Grâce au rapport final de la commission d’enquête [disponible à AIBF en anglais* et en portugais** – NDLR], on a pu identifier 225 personnes et en mettre 70 sous les verrous. Il y a eu aussi des règlements de comptes et 40 personnes ont perdu la vie. Voici un an, c’eût été proprement inimaginable. Mais la prison ne suffit pas. C’est pourquoi notre rapport émet 58 propositions législatives. Si l’on veut affaiblir les milices sur le plan politique, il faut agir sur le plan économique. Il y a différents niveaux d’action qui sont cités : fédéral, étatique et municipal. Au niveau fédéral, il faut réformer la distribution du gaz, par exemple. En effet, la distribution du gaz est théoriquement assurée par l’Agence nationale du Pétrole, du Gaz naturel et des Biocombustibles (ANP). Mais, à Rio de Janeiro, l’enquête a révélé qu’il n’y avait que cinq fonctionnaires affectés au contrôle de la distribution du gaz, pour 9 millions d’habitants ! Un autre problème est le blanchiment d’argent, un blanchiment contre lequel le pouvoir fédéral n’a pas fait assez. De même, à ce jour, la constitution de milices armées ne fait l’objet d’aucune loi, ce qui fait que, légalement, les policiers qui voudraient sévir ne sont pas « armés » pour lutter contre l’« assistantialisme » et contre la terreur.
M.F. : Il faut que l’État soit davantage présent sur le terrain social. Les milices mettent sur pied des centres sociaux, agréés par l’État, mais qui ne sont rien d’autres que des instruments de coercition sur les plus faibles. Il faut aussi réglementer les transports de façon drastique et ne plus tolérer que des milices privées puissent s’engouffrer dans ce vide juridique pour aller jusqu’à développer leurs propres sociétés de transports. La commission a démontré que la première source de revenus des milices, c’était le transport. Or, dans ce domaine, si le rapport a bien été adopté par l’Assemblée législative, très peu de ses recommandations ont été transformées en lois. Et le temps presse : les prochaines élections (fédérales et d’États) ont lieu en 2010.

Votre combat contre les milices est-il populaire ?
M.F. : Au départ, il faut reconnaître que peu de gens s’y intéressaient, quand ils n’y croyaient tout simplement pas. Les habitants des quartiers contrôlés par les milices vivaient évidemment la situation avec résignation. Et notre plus grande victoire, c’est le changement de mentalité dans la population. Cette victoire, on la doit à un événement dramatique, lorsqu’en mai 2008, des reporters du journal O Dia ont été interceptés par une milice de la favela de Batan et torturés pendant deux jours. Jusqu’alors, la presse brésilienne n’avait pas pris la mesure politique d’un phénomène qui, pensait-elle, ne concernait que la « périphérie » et ne relevait que du fait-divers. Le réflexe « corporatiste » de la presse nous a finalement servis.

Qu’espérez-vous en venant rencontrer des parlementaires européens ?
M.F. : Notre expérience personnelle a démontré que les campagnes menées de l’étranger avaient un impact positif. Lorsqu’il s’est avéré que plusieurs personnes impliquées dans le travail de la commission d’enquête (nous deux, d’autres policiers, un juge, etc.) faisaient l’objet de « contrats » émis par plusieurs milices, dont celle de Rio das Pedras, l’Action urgente lancée par Amnesty International pour nous fournir une protection policière (Libertés ! n°456 de septembre 2009) a fait s’entasser des milliers de lettres venues du monde entier sur les bureaux du Gouverneur et du Procureur général de l’État de Rio. L’envoi de lettres peut sembler naïf ou inutile, mais pourtant ça marche. Aujourd’hui, il faut une campagne internationale pour encourager les autorités concernées à mettre en application les recommandations de notre commission d’enquête. Car si nous bénéficions tous deux désormais d’une protection ad hoc, des centaines de milliers de Brésiliens vivent toujours dans la terreur.

Propos recueillis par Pascal Fenaux

* Parliamentary Committee of Investigation Final Report to investigate Militias Activity in The State of Rio de Janeiro.

** Relatório final da Comissão Parlamentar de Inquérito destinada a investigar a ação de milícias no âmbito do Estado do Rio de Janeiro.

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