
- Des militaires et des policiers gardent un barrage dressé à proximité de la prison d’Insein, où est détenue l’opposante Aung San Suu Kyi. Rangoun, 31 juillet 2009. © REUTERS/Aung Hla Tun
L’argent est roi dans les prisons birmanes. Le prisonnier qui a un peu de soutien de l’extérieur peut survivre dans des conditions difficiles mais relativement supportables, celui qui n’a rien risque les pires exactions. Zaw [1], un ancien prisonnier politique libre depuis quatre mois et réfugié en Thaïlande, dénonce les extorsions d’argent dont il a été témoin dans la prison d’Insein, tristement célèbre pour abriter de nombreux prisonniers politiques : « Les gardiens ne gagnent que 30 000 kyats [18 euros] par mois, un salaire avec lequel il est impossible d’entretenir une famille. Ils soutirent donc de l’argent à certains prisonniers : si ceux-ci ne paient pas, ils sont battus. Les médecins d’Insein, qui touchent eux aussi des salaires dérisoires, “vendent” des certificats médicaux recommandant un séjour dans l’aile médicale de la prison, où les conditions de détention sont meilleures. Les prisonniers qui peuvent se le permettre paient environ 340 euros pour six mois dans cette aile. »
Zaw n’a pas de mots assez durs. « Même les animaux sont mieux traités que les prisonniers au Myanmar. Ils sont parfois 20 dans des cellules de 15 m2, sous une chaleur suffocante. Seules quelques rares cellules ont de meilleures conditions de détention car des prisonniers de la classe moyenne ont payé pour les améliorer, par exemple en installant des toilettes. Lors du passage du cyclone Nargis, des détenus ont mis le feu à une partie de la prison, ils étaient presque parvenus à s’échapper quand la répression s’est abattue. Deux prisonniers sont morts et une centaine de présumés “meneurs” ont été torturés durant deux semaines. Les gardiens refusant de leur donner de l’eau, ils buvaient dans des flaques. »
Plusieurs anciens condamnés politiques affirment que les tortures les plus dures sont infligées avant le jugement, durant l’instruction. « C’est ensuite qu’ils subissent davantage de pressions psychologiques pour les briser mentalement, explique Zaw. Les gardiens leur font par exemple croire qu’ils ont placé dans leur eau un produit qui rend impuissant. Dans d’autres cas, on va leur bander les yeux, placer un sac sur leur tête, les confiner durant des semaines en isolement, etc. Les autorités essaient de limiter les risques de traces sur le corps des détenus. J’ai vu les gardes confectionner des fouets avec un mélange de caoutchouc, ils les utilisent beaucoup car les lésions internes provoquées par ces fouets sont difficiles à cicatriser alors que les traces externes disparaissent plus rapidement. »
DES FAMILLES DÉSEMPARÉES
Les prisonniers politiques sont souvent détenus dans des endroits inaccessibles pour leurs familles. « En plus, les familles doivent montrer à la police un document disant pourquoi elles voyagent, où elles vont, chez qui elles vont loger, explique Maung Maung, Secrétaire général de la Fédération des Syndicats birmans [2]. Si elles n’ont pas d’argent, elles ne peuvent loger chez d’autres habitants : personne ne veut les accepter car des membres de leurs familles sont prisonniers politiques, ce qui inspire la peur. C’est un grand problème pour les prisonniers car au-delà du soutien moral, les visites sont importantes pour leur amener un peu de nourriture et de médicaments. »
La junte militaire n’hésite pas à recourir aux chantages les plus abjects pour faire craquer ses opposants, par exemple en emprisonnant leurs enfants pour les amener à se rendre. C’est ce qui est arrivé en avril dernier quand Htet Yee Mon Eai, une mineure de 17 ans, a été arrêtée à Rangoun. Sa mère, Eai Shwe Sinn Nyunt, est une opposante politique réfugiée en Thaïlande. « Mes tortionnaires ont annoncé à ma famille que je ne serais libérée que si ma mère revenait au Myanmar, c’est-à-dire arrêtée », explique Htet Yee Mon Eai. Les parents, d’anciens détenus politiques ayant passé plusieurs années en prison, n’ont pas cédé au chantage. Les pressions conjuguées du BIT et de la CSI ont abouti à la libération de Htet Yee Mon Eai dix jours après son arrestation et elle a aujourd’hui rejoint ses parents en Thaïlande.
Être mineur d’âge est tout sauf une protection contre les mauvais traitements imposés dans les prisons birmanes. Htet Yee Mon Eai n’était âgée que de 17 ans lors de sa détention : « Quand ils sont venus m’arrêter chez moi, ils m’ont bandé les yeux, puis ils m’ont emmenée dans un centre des services de renseignement de l’armée. Ils m’ont enfermée durant deux jours dans une cellule très sombre. Ils ne cessaient de me poser des questions sur des syndicalistes qui connaissent ma famille. Ils voulaient aussi le mot de passe de mon adresse e-mail, ils me disaient que de toute façon, ils avaient les moyens de le trouver. Je leur répondais qu’en ce cas, ils n’avaient pas besoin de me le demander, mais les pressions s’intensifiaient, j’avais à peine le temps de dormir. Par la petite ouverture de la porte de ma cellule, je voyais parfois des hommes me regarder bizarrement. Des interrogateurs ont aussi levé la main en menaçant de me frapper. Lorsque je demandais à aller aux toilettes, deux gardiennes m’accompagnaient, mais comme j’avais constamment les yeux bandés, je suis tombée plusieurs fois par terre, c’était très humiliant ».
S.G.




