
- Des travailleuses birmanes chargées de paniers de cailloux franchissent le fleuve Irrawaddy sur un pont de fortune. Mandalay, 31 juillet 2009. © REUTERS/Soe Zeya Tun
Le Myanmar est l’un des derniers pays où le travail forcé est imposé par des institutions de l’État. Chaque jour, des dizaines de milliers de Birmans doivent obéir à des ordres de réquisition émanant de l’armée ou des autorités locales afin d’accomplir toute une série de besognes : construction de routes ou de casernes, transport à dos d’homme de matériel militaire, entretien de plantations au profit des autorités, etc. En général, l’ordre consiste à envoyer une personne par ménage. Elle doit amener ses propres outils et sa propre nourriture, travailler un ou quelques jours sans rémunération. Seul le paiement d’une « compensation » permet d’échapper à ce travail forcé, mais elle équivaut à plusieurs jours de salaire. Rares sont donc les familles à pouvoir se le permettre. Lorsque aucun adulte n’est disponible au sein du ménage, un enfant doit être envoyé. Des milliers d’enfants sont par ailleurs recrutés de force comme soldats.
Ce recours massif au travail forcé a valu bien des critiques internationales au régime militaire, dont plusieurs condamnations par le Bureau international du Travail (BIT). En 2007, la junte a fini par accepter de conclure avec le BIT un protocole d’entente pour offrir aux victimes de travail forcé un mécanisme leur permettant de demander réparation. Les victimes peuvent adresser leurs plaintes au BIT-Rangoun, qui tente ensuite d’enquêter sur le terrain et d’obtenir des coupables une compensation, une réparation, des excuses [1]. Concrètement, le manque de coopération des autorités birmanes n’a pas encore permis à ce mécanisme d’être très efficace, mais il a le mérite de mettre une certaine pression sur les généraux. La junte a arrêté plusieurs personnes qui ont déposé plainte au BIT ou des militants qui ont aidé des victimes à formuler leurs plaintes, et les a condamnés à des peines de prison sous de faux prétextes [2].
La présence de touristes peut parfois limiter le recours au travail forcé dans une région [3], mais ce dernier est alors remplacé et/ou complété par des extorsions d’argent ou des confiscations de terres, toujours au bénéfice de l’armée ou des autorités locales. « Je n’oublierai jamais le jour où les autorités de mon village ont réuni tous les habitants pour nous annoncer que nos terres étaient réquisitionnées pour en faire des zones industrielles, explique un paysan originaire de la région de Mandalay. Elles ont promis de payer des compensations pour 50% des terres, mais ma famille n’en a reçu que pour deux des six acres que nous exploitions. Personne n’a osé protester, par crainte de la répression qui s’abat sur tous ceux qui contestent les décisions des autorités. Des usines sont venues s’installer sur le zoning, mais aucun travailleur de mon village n’a pu y trouver de l’embauche car elles cherchaient des ouvriers qualifiés. J’ai fini par partir en Thaïlande pour trouver un emploi. »
« LA MENTALITÉ DU RÉGIME NE CHANGE PAS »
Le recours massif des autorités locales au travail forcé, aux confiscations de terres et à l’extorsion d’argent fait du Myanmar l’un des derniers États féodaux de la planète. « Le problème est que la mentalité du régime ne change pas, souligne Maung Maung, secrétaire général de la Fédération des Syndicats birmans. Ils veulent faire croire qu’ils s’efforcent de lutter contre le travail forcé, mais le régime n’est pas prêt mentalement à ne plus y recourir, car ce n’est pas seulement à son avantage sur leur terrain, ça l’est aussi sur le plan moral : si quelqu’un peut être persécuté par une personne en uniforme, ça signifie que celleci est “supérieure”. Le travail forcé a donc aussi pour but de montrer aux habitants qu’en s’engageant comme militaires, ils deviennent membres de la classe dirigeante. Ça s’est encore vérifié récemment lors des offensives militaires contre les ethnies dans les États Karen, Kachin, Shan, et en août dernier contre les Kokangs, à la frontière avec la Chine : les équipements militaires devaient être portés par des villageois. »
Le travail forcé a tendance à augmenter dans certains États. Dans le nord de l’Arakan par exemple, un rapport du groupe de défense des droits humains Arakan Project [4] montre que de plus en plus de Rohingyas, une population musulmane particulièrement réprimée par le régime, ont été réquisitionnés depuis novembre 2008. Selon ce rapport, l’aggravation du travail forcé est la conséquence directe de la construction d’une barrière en barbelés le long de la frontière du Bangladesh (apparemment pour empêcher les Rohingyas de quitter le nord de l’Arakan) et de développements militaires liés à des tensions entre le Bangladesh et le Myanmar au sujet de frontières maritimes et d’explorations gazières dans le Golfe du Bengale. Dans le canton de Maungdaw, des villageois ont signalé que la fréquence du travail forcé est passée à deux jours et une nuit par semaine, au lieu d’un jour et une nuit lors de la saison sèche précédente. Dans certains cas, les victimes ont été contraintes au travail forcé durant une semaine ou plus.
Samuel Grumiau




