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Turquie – « Le processus de démocratisation, c’est deux pas en avant, un pas en arrière »

mardi 9 juin 2009, par Pascal Fenaux

La perspective de l’adhésion de la République de Turquie à l’Union Européenne a eu pour effet d’en bouleverser le paysage politique. La récente affaire Ergenekon va dans ce sens et a mis à jour un État dans l’État. Désormais, la priorité du gouvernement turc est le démantèlement de cet « État profond » antidémocratique. Entretien avec Jenny Vanderlinden, responsable de la Coordination Turquie.

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Jenny Vanderlinden, dans les locaux d’AIBF. Bruxelles, 20 mai 2009. © Bruno Brioni

Comment êtes-vous arrivée à la coordination Turquie ?
En plus de mes activités professionnelles, je me suis impliquée activement depuis 1995 au sein d’Amnesty International en défendant un avocat turc qui avait passé près de 17 années de sa vie en prison. J’ai rencontré la famille de cet avocat et je me suis pleinement intéressée à son cas et aux problèmes des droits humains en Turquie. Lorsque le précédent coordinateur Turquie est parti, j’ai accepté de le remplacer. Le travail sur la Turquie est très motivant parce qu’on a le sentiment de pouvoir apporter un changement. La perspective de l’adhésion à l’UE est une opportunité unique pour le gouvernement turc de mettre en place des réformes au niveau des droits humains. J’ai également suivi des cours de turc !

Comment s’organise votre travail ?
Tous les 18 mois, nous fixons les priorités d’action lors d’une réunion avec le Secrétariat International (SI). Ensuite nous travaillons avec les groupes locaux en Belgique sur des campagnes spécifiques décidées lors de ces réunions. Nous avons un projet commun avec le SI qui se nomme Trial Observation Project et qui consiste à nous rendre régulièrement en Turquie pour assister à des procès en tant qu’observateurs. Il y a deux mois, j’ai assisté à Ankara au procès de l’écrivain turc Temel Demirer. Il était poursuivit par la justice pour avoir déclaré publiquement que le journaliste d’origine arménienne Hrant Dink avait été assassiné parce qu’il avait parlé du génocide arménien. Par ailleurs, un rapport sur les réfugiés en provenance notamment d’Iran et d’Irak vient d’être publié par Amnesty. Nous allons très vite travailler sur ce rapport et mener des actions lors la Journée mondiale des Réfugiés, qui a lieu le 20 juin.

Pouvez-vous nous parler de l’affaire « Ergenekon » qui semble provoquer d’importants remous en Turquie ?
En Turquie, il y a un pouvoir parallèle qu’on appelle l’« État profond » (Derin Devlet) constitué de militaires de haut-rang, d’intellectuels, de journalistes et de tout ce que compte l’élite kémaliste. Ils surveillent le gouvernement en place. La Turquie a connu plusieurs coups d’État provoqués par les militaires. À chaque fois un régime démocratique a repris le dessous encadré par cet « État profond ». Ces deux dernières années, la Turquie a connu quelques turbulences. En 2007, le gouvernement de l’AKP [1] a voulu passer une loi qui autorisait les jeunes femmes à porter le voile dans les universités. Les militaires, qui se considèrent comme les gardiens de la laïcité, ont alors demandé que l’AKP soit banni de la vie politique, estimant que cette loi représentait une atteinte inacceptable à la Constitution turque. Si la Cour suprême a finalement rejeté la demande des militaires, des amendements à la loi ont néanmoins été votés, attestant ainsi de la force de l’institution militaire.
La police et la justice ont ensuite déclenché une opération d’envergure contre un réseau que l’on soupçonne d’être très proche de l’« État profond » : le réseau Ergenekon [2]. Après avoir trouvé une cache d’armes près d’Istanbul, l’enquête s’est dirigée vers des personnalités très importantes, débouchant sur l’arrestation de 86 personnes. Les procès actuellement en cours indiquent qu’il y a eu énormément de tentatives pour déstabiliser les gouvernements en place en Turquie, allant même jusqu’à tenter de provoquer un coup d’État. Des attentats non-revendiqués, dont certains étaient attribués au PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), seraient le fait du réseau ultranationaliste Ergenekon, tout comme l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink et plusieurs autres affaires que le procès d’Ergenekon semble devoir éclaircir. La question est dans quelle mesure la justice turque pourra mener à bien son travail et condamner les responsables. De nombreuses personnes pensent aujourd’hui que le gouvernement est en train de mettre à jour le sommet de cet iceberg qu’est l’« État profond ». On a retrouvé une liste de personnalités à éliminer, parmi lesquelles le Premier ministre et l’ancien chef d’état-major, ainsi que le Prix Nobel de Littérature Orhan Pamuk.
La liberté d’expression est un gros problème en Turquie. Des gens sont inculpés dès lors qu’ils émettent une opinion contraire aux positions du gouvernement ou de l’armée. Orhan Pamuk avait osé aborder la question du génocide arménien et de la responsabilité de son pays dans ce génocide. Ceux qui tiennent de tels propos sont très mal vus par les groupes ultranationalistes. Ces personnalités reconnues (et très connues à l’étranger) représentent un danger pour ces groupes qui sont prêts à tout pour les réduire au silence.

Qu’est-ce qui, selon vous, sape le plus la démocratisation de la Turquie ? La reconnaissance du génocide arménien ou celle de la question kurde ?
Je pense que cela reste la question kurde. Tant qu’il n’y aura pas de dialogue avec des partis kurdes comme le DTP (Demokratik Toplum Partisi ou Parti pour une Société démocratique), il n’y aura pas de solution. À l’heure actuelle, il y a encore trop de discriminations vis-à-vis des kurdes. À lire la presse turque, il semble qu’il y ait une réelle volonté du gouvernement actuel de trouver une solution. D’autant qu’on assiste depuis quelques mois à une reprise des tensions et des affrontements armés. Il y a eu récemment quelques grandes manifestations dans le sud-est anatolien pour commémorer l’anniversaire d’Abdullah Öcalan [3]. Ces rassemblements ont été réprimés de façon disproportionnée par l’armée et la police, des centaines de jeunes de 13 à 18 ans étant arrêtés, jugés par des tribunaux pour adultes et par conséquent détenus dans des prisons pour adultes. Le processus de démocratisation en Turquie, c’est en quelque sorte deux pas en avant, un pas en arrière. Ainsi, de nouvelles lois antiterroristes donnent plus de pouvoir à la police au nom de la lutte antiterroriste, alors que, de 2003 à 2005, les réformes allaient plutôt dans le sens contraire. On peut cependant dire que la Turquie avance dans le bon sens.

Dans le cadre de vos actions en Belgique, vous avez rencontré, il y a quelques semaines un représentant de l’association Lambda Istanbul. Les droits des homosexuels ne sont-ils pas respectés en Turquie ?
Début mai, nous avons invité un représentant de cette association qui prépare un rapport sur les droits des homosexuels. La presse belge l’a rencontré et cette couverture et ce relais médiatiques sont très importants. Formellement, l’homosexualité n’est pas réprimée par la loi turque. Cependant, on constate que certaines personnes sont poursuivies pour « atteinte à la morale ». L’association Lambda Istanbul a été menacée l’année dernière de dissolution parce qu’elle porterait atteinte à la « morale publique ». Peu de poursuites sont engagées si un homosexuel est assassiné. Pour la police, ce n’est pas important, ce n’est qu’« un » homosexuel dans une société turque où les rôles des hommes et des femmes sont très clairs. En partenariat avec Amnesty Turquie, nous allons mener des campagnes de sensibilisation aussi bien à Istanbul qu’en Belgique en envoyant des courriers aux responsables politiques turcs.

La perspective d’adhésion à l’Union Européenne a-t-elle eu un impact sur la situation des droits humains en Turquie ?
Oui, de toute évidence, cette perspective d’adhésion a fait bouger pas mal de choses, même si l’on note un ralentissement des réformes depuis 2005. Je suis coordinatrice Turquie depuis 9 ans et je peux vous assurer que les choses ont bien changé. On passe de périodes d’euphorie à des périodes de recul, mais les choses avancent. Pour reprendre l’exemple de la récente loi antiterroriste (conséquence de la reprise des armes par le PKK), elle permet de mettre des enfants de 13 ans en prison avec des adultes alors qu’on venait d’observer des avancées considérables concernant les lois sur la garde à vue et sur les droits de la défense. La Turquie n’avance pas au rythme souhaité par l’Union Européenne et Amnesty, mais il faut reconnaître que les changements sont réels. Il y a vingt ans, l’affaire du voile qui a opposé les militaires et le gouvernement de l’AKP aurait plus que certainement débouché sur un coup d’État militaire. Cette fois, cela n’a pas été le cas et on peut considérer cela comme une avancée considérable.

Propos recueillis par Bruno Brioni et Pascal Fenaux

Notes

[1] L’Adalet ve Kalkınma Partisi (Parti de la Justice et du Développement) est un parti islamique modéré au pouvoir depuis 2002. Son président, l’ancien maire d’Istanbul Recep Tayyip Erdo an, est depuis 2003 Premier ministre de la Turquie.

[2] Le nom de cette nébuleuse évoque un lieu mythique d’Asie centrale où serait née la nation turque.

[3] Fondateur et leader du PKK (Partiya Karkerên Kurdistân ou Parti des Travailleurs du Kurdistan), Abdullah « Apo » Öcalan a été condamné à mort en 1999 pour activités terroristes.

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