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Pour en finir avec le déni, l’insécurité et l’exclusion

mardi 9 juin 2009, par Pascal Fenaux

Les personnes qui vivent dans la pauvreté ne souffrent pas seulement de dénuement. Elles sont aussi piégées, exclues, sans possibilité d’avoir leur mot à dire, et menacées par la violence et l’insécurité. Pour les libérer de ce piège, Amnesty lance une campagne de six années pour qu’il soit tenu compte de chaque personne, que chacun ait son mot à dire, et que ceux qui détiennent le pouvoir veillent à ce que tous puissent vivre à l’abri de la peur et du besoin.

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Bien qu’ayant reçu une formation de deux ans en médecine prénatale et postnatale, la sage-femme Padmati Samal (g) est interdite de pratiquer un accouchement. Dans l’État d’Orissa (Inde), de nombreuses femmes enceintes n’ont pas accès aux soins. Khankira, juin 2005. © PANOS/Ami Vitale

Le respect intégral des droits humains nécessite de reconnaître que chacun a le droit de vivre dans la dignité, que chacun a droit à la nourriture, à l’eau, aux soins médicaux, à l’éducation et au logement. Ces exigences – qui figurent dans un nombre impressionnant de traités internationaux et de normes universelles – offrent théoriquement à ceux qui vivent dans la pauvreté un outil pour modifier les rapports de force qui les y maintiennent. Or, dans les faits, certains projets de développement se traduisent par une aggravation de la situation des plus pauvres.

Pour importante qu’elle soit, la croissance économique est un objectif que certains États poursuivent comme si elle pouvait par elle-même apporter une solution et elle est considérée comme une réussite, même lorsque les inégalités se creusent, que l’on songe aujourd’hui à l’Inde ou à la Chine. Ainsi, le programme mondial contre la pauvreté intitulé « Objectifs du Millénaire pour le Développement » (OMD) ne se préoccupe pas suffisamment des atteintes aux droits humains, lesquelles jettent des personnes dans la pauvreté et les y maintiennent, en particulier quand il s’agit des minorités ethniques et religieuses, des peuples indigènes, des femmes et des jeunes filles. Ce programme ne leur demande pas non plus de mettre fin aux nombreuses atteintes aux droits humains qui maintiennent des personnes dans la pauvreté et constituent des obstacles à la réalisation des OMD.

Enfin, aucun mécanisme n’est prévu pour s’assurer que les États tiennent leurs engagements. Les gouvernements choisissent trop souvent les droits auxquels ils vont s’intéresser. Certains mettent en avant la démocratie et les droits de propriété, soutenant qu’ils apporteront la prospérité. D’autres veulent supprimer des libertés, au motif que la « stabilité » est indispensable à la croissance économique. Depuis près de cinquante ans, Amnesty International mène des recherches et des campagnes relatives aux droits humains. Longtemps, elle a focalisé son action sur les droits civils et politiques en organisant la lutte contre la répression, la torture et les assassinats. Récemment, l’ONG a « élargi le spectre » en militant pour le respect de tous les droits humains, l’expérience lui ayant appris que les droits étaient en pratique indivisibles.

Les personnes qui vivent dans la peur et l’insécurité risquent davantage d’être confrontées au besoin, mais celles qui sont dans le besoin sont plus vulnérables face aux atteintes à leurs droits humains, ce qui engendre davantage de peur et d’insécurité. En somme, les atteintes aux droits humains engendrent et entretiennent la pauvreté et cette dernière est en retour une cause directe de nouvelles atteintes. Le précepte selon lequel tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits est la clé de voûte d’Amnesty. Cela signifie que, pour nous, chacun a droit aux mêmes possibilités de développement, à un niveau de vie décent, à vivre en toute sécurité, à disposer de ressources, à ne pas vivre dans la peur et à participer à la vie collective.

L’expérience plus forte que les mots

Lorsque les personnes confrontées à la pauvreté évoquent leur expérience, elles ne parlent pas seulement de leur dénuement. Elles expliquent qu’elles risquent de ne pas avoir les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école, ou qu’elles craignent que l’école, voire leur maison, soit démolie au bulldozer le lendemain matin.

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Une femme portant son enfant passe devant des policiers pendant une opération dans le bidonville de Rocinha. Rio de Janeiro, 31 octobre 2005. © DR

Elles parlent de la crainte de la violence, qui est omniprésente, et de leur peur d’être traitées comme des délinquants. Elles disent qu’elles ne sont jamais écoutées, qu’elles sont exclues non seulement de la société dite « ordinaire », mais aussi des décisions qui les concernent. Elles évoquent les arrestations arbitraires et la perte de leurs maigres moyens de subsistance quand des multinationales décident d’extraire les richesses naturelles qui se trouvent sous leurs pieds ; elles sont alors marginalisées et se voient dénier l’accès à la justice.

La pauvreté n’est donc pas « seulement » une question de revenus ou de niveaux de vie et il ne suffit dès lors pas de relever ces niveaux pour la « résoudre ». La pauvreté, c’est une situation dans laquelle quatre facteurs-clés interagissent : le manque d’argent, l’insécurité, l’exclusion et le sentiment de ne pas être entendu.

Des échéances

La communauté internationale s’est fixé des échéances, comme l’évaluation intermédiaire des « Objectifs du Millénaire » en 2010 et leur évaluation finale en 2015. D’autres rendez-vous sont les journées internationales (pour l’habitat, pour l’éradication de la pauvreté) ainsi que les sommets du G8 et du G20. Amnesty saisira chacune de ces opportunités pour rappeler l’enjeu des droits humains. À l’horizon 2015, Amnesty s’est fixé deux objectifs prioritaires : d’une part, obtenir un nouveau Plan d’Action global contre la pauvreté qui intègre complètement l’approche des droits humains et, d’autre part, faire en sorte que tous les mécanismes des droits humains de Genève (Conseil des droits de l’Homme, etc.) intègrent davantage la dimension de la pauvreté dans leur travail.

Amnesty entend également faire pression sur deux acteurs fondamentaux qui forment en quelque sorte un « G2 » et détiennent une bonne partie des leviers de la gouvernance mondiale : les États-Unis et la Chine populaire. En effet, aucun de ces deux pays n’a ratifié les deux pactes les plus importants en matière de droits humains : la Chine n’a pas ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), tandis que les États-Unis n’ont pas ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC).

Trois exigences

1. La poursuite de la lutte contre l’impunité et l’obligation de rendre des comptes des agents gouvernementaux et nongouvernementaux, aux niveaux national et international, pour les violations des droits humains qui génèrent de la pauvreté ou qui sont commises contre des personnes vivant dans la pauvreté. Amnesty va appuyer sur la reconnaissance croissante du caractère exécutoire des droits économiques, sociaux et culturels.

2. L’égalité d’accès aux droits, aux services et à la justice. Amnesty va faire campagne contre la discrimination dont sont victimes les pauvres dans l’accès au logement, à la santé, à l’eau et à l’éducation, ainsi que contre les inégalités d’accès aux ressources et aux services publics, et contre le fait de ne pas accorder la priorité aux plus démunis et aux plus marginalisés lors de la distribution des ressources.

3. La participation active des personnes vivant dans la pauvreté aux débats publics et à la prise de décision. La participation active est le droit des personnes d’être informées des décisions qui les concernent, d’avoir leur mot à dire dans ces décisions, de participer activement aux processus déterminants pour la mise en œuvre ou les violations de leurs droits, et donc d’exercer un contrôle sur les décisions qui ont des conséquences sur leur vie. Amnesty insistera également sur la liberté d’expression, de réunion, d’association et de négociation collective, et la nécessité de disposer d’un environnement permettant aux défenseurs des droits humains de faire leur travail.

Dans les pages qui suivent, nous allons voir comment, les six années à venir, ces trois « exigences » vont être déclinées en cinq axes de campagne et d’interpellation : la mortalité maternelle, le droit au logement, la responsabilité des entreprises, la lutte contre les discriminations en Europe et, enfin, l’exigibilité de tous les droits humains par la mise en œuvre des instruments légaux internationaux.

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Une femme portant son enfant passe devant des policiers pendant une opération dans le bidonville de Rocinha. Rio de Janeiro, 31 octobre 2005. © DR

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