« Préambule. J’écris ces pages parce que je suis à mi-parcours avant même d’avoir commencé à vivre. J’écris ce livre parce que j’ai bien vécu, déjà bien trop. J’écris ce livre pour mourir seule, fière, debout, digne - je l’espère - tranquille, heureuse… Ce livre, je ne l’écris pas pour qu’on m’envie, pas pour qu’on me plaigne, pas pour qu’on se reconnaisse dans mon parcours. Je ne l’écris pas pour qu’on m’admire, en tout cas pas pour qu’on admire ma résistance à avoir supporté l’épreuve, les épreuves... J’écris ce livre pour elle. Pour elle seule. L’enfant que j’ai été… » Durant près d’une demi-heure, Sam Touzani lira des extraits du livre de Soukaïna Oufkir dans un silence uniquement perturbé par le brouhaha de la foule de la Foire du Livre.
Petit rappel historique. Le général Mohamed Oufkir fut, dans les années 60, ministre de l’Intérieur et confident du roi Hassan II. En 1972, le général tente un coup d’État qui échoue. Arrêté, il sera exécuté. La version officielle parlera d’un suicide… Sa femme et ses six enfants seront placés dans une prison secrète dans le désert du Sahara où débutera un véritable calvaire. Sombrant dans l’oubli, l’une des plus grandes familles marocaines va, du jour au lendemain, endurer l’humiliation, l’isolement et la privation, et, pendant près de vingt ans, jusqu’au jour où Malika, la soeur aînée, parviendra à s’évader avec une de ses soeurs et ses deux frères. La famille sera finalement assignée à résidence à Marrakech avant d’enfin pouvoir quitter le Maroc.
Après sa soeur aînée Malika Oufkir, c’est au tour de Soukaïna Oufkir, la dernière fille du général de sortir un témoignage, La vie devant moi, dans lequel elle évoque les souvenirs douloureux de la vie d’une petite fille en prison. En 1996, elle a 33 ans et découvre la liberté et le monde. « J’avais 9 ans quand nous avons été emprisonnés. Lorsque je suis sortie, j’avais tout à apprendre. J’avais oublié ce que c’était de manger, de dormir, d’aimer... J’avais oublié ce que vivre voulait dire. Je redécouvre tous les jours… Par exemple, à 9 ans, je savais nager. Après ma libération, j’étais à deux doigts de couler lorsque j’ai remis les pieds dans l’eau. J’avais des difficultés à poser les gestes de la vie de tous les jours. Le temps des humains et la notion de temps m’étaient difficiles à comprendre. Ce monde est une vraie jungle ! », précise-t-elle.
Un peu plus loin elle ajoute : « J’ai accumulé la capacité d’aimer… Au début, je disais constamment que j’étais innocente. J’avais toujours besoin de me justifier. Je disais que j’étais innocente alors que je n’étais pas coupable ! » À la question de savoir si un jour elle pourra pardonner, Soukaïna Oufkir répond : « Si on vient me demander pardon, évidemment, j’aurai le courage de pardonner, comme la personne en face de moi aura eu le courage de me demander pardon. Faire la démarche moimême… J’y travaille, mais je n’y suis pas encore arrivée. Il paraît que le pardon c’est le repos avec soi-même. J’ai l’impression que si je pardonnais toute seule, ça serait une manière de dire que l’on peut encore faire subir ce genre de choses. Si mon ancien bourreau venait me dire : “pardonnez-moi, j’étais dans l’erreur”, alors oui je pardonnerais. Mais à ce jour, personne n’est venu ! »
Bruno Brioni





