Les rumeurs de mandat d’arrêt de la CPI contre le président Omar el- Béchir avaient été précédées par la délivrance de deux mandats contre le ministre Ahmed Haroun et le milicien Ali Kushayb. Et, le 10 mai 2008, le JEM (Mouvement pour l’Égalité et la Justice) de Khalil Ibrahim, un groupe d’opposition armé basé au Darfour, parvenait à frapper au cœur de la capitale soudanaise et ce, pour la première fois depuis le déclenchement du conflit armé en 2003. Dans les semaines qui avaient suivi cette attaque, des centaines de personnes, pour la plupart originaires du Darfour, avaient été arrêtées par la police et les forces de sécurité soudanaises, ces dernières procédant par ailleurs à de nombreuses exécutions extrajudiciaires.
Certes, début juillet 2008, le chef de l’État soudanais avait annoncé la libération de 87 enfants soldats présumés, accusés d’avoir participé à l’attaque. Mais, fin juillet, des tribunaux d’exception condamnaient néanmoins à la peine capitale 30 personnes reconnues coupables d’être liées directement ou indirectement à l’attaque du 10 mai. Les avocats des condamnés affirment que ces derniers avaient la plupart du temps été torturés afin de leur arracher des aveux.
Les juridictions chargées des affaires antiterroristes avaient été mises en place le 29 mai pour juger les personnes accusées d’être impliquées dans cette attaque. Les intéressés avaient été inculpés et condamnés sur la base d’articles du Code pénal de 1991, de la Loi antiterroriste de 2001 et de l’Ordonnance de 1993 sur les armes et munitions. Le 17 août 2008, huit membres présumés du JEM étaient condamnés par les tribunaux antiterroristes d’exception à la mort par pendaison. L’un des huit condamnés était un haut responsable du JEM. Douze autres membres présumés du groupe allaient se voir infliger la même peine trois jours plus tard, cette dernière condamnation portant à 50 le nombre de Soudanais condamnés à mort pour leur participation présumée à l’attaque du 10 mai. Le gouvernement soudanais détient encore plusieurs centaines de personnes sans inculpation et sans possibilité de consulter un avocat.
Outre les opposants, les défenseurs des droits humains sont eux aussi pris pour cibles par les autorités soudanaises. Ainsi, le 24 novembre 2008, Osman Hummaida, ancien directeur de l’Organisation soudanaise contre la Torture (SOAT) et citoyen britannique, était arrêté par le Service de la Sécurité nationale et du Renseignement à Khartoum et mis au secret pendant plusieurs heures pour subir des interrogatoires. Le même jour, deux autres défenseurs, Abdel Monim Elgak et Amir Suleiman, connaissaient le même sort. Tous trois allaient ensuite être libérés.
Mais les autorités ont semble-t-il décidé de poursuivre leur harcèlement. Ainsi, le 5 mars 2009, soit le lendemain de l’inculpation du président el-Béchir par la CPI, la SUDO (Sudan Social Development Organization), l’une des rares ONG soudanaises, était fermée par les forces de police. Et, le même jour, Mudawi Ibrahim Adam, président de la SUDO, était averti de son arrestation imminente et se voyait conseiller de partir sur le champ. Mudawi Ibrahim Adam est l’un des plus fameux défenseurs des droits humains au Soudan et il a reçu le Prix Front Line en 2005.
Voici deux ans, de passage à Bruxelles, ce défenseur, qui a plus d’une fois failli être condamné à la peine capitale, s’était exprimé sur le Darfour. « Au départ, ce conflit n’était ni un conflit ethnique, ni une guerre de religions. Évidemment, il existe au Darfour des mouvements autonomistes et armés, mais il ne s’agissait en aucun cas d’un affrontement entre “Africains” et “Arabes” ou entre “musulmans” et “non-musulmans”. Il suffit de se pencher sur les acteurs en présence pour rapidement se rendre compte que les clivages sont plus complexes et que les causes des troubles qui ont éclaté dans cette région ne sont pas très différentes de ce qui se passait jadis dans les provinces du Sud ou des tensions qui prévalent aujourd’hui encore dans le Kordofan [centre du pays]. Le problème du Darfour, c’est celui de la quasi-totalité du Soudan : une révolte contre une capitale arbitrairement installée à Khartoum dans le nord “arabe”.
« Il s’agit d’une révolte contre un pouvoir d’essence militaire, nationaliste et qui tente de maintenir son contrôle arbitraire sur la rente pétrolière et sur l’économie en encourageant les ethnies à se battre les unes contre les autres. Au Darfour, les milices et les bandes armées qui ont mis la région à feu et à sang ne suivaient pas au départ des lignes de clivages ethniques ou religieuses. Elles ont plutôt été instrumentalisées par les militaires de Khartoum qui y ont vu une façon de garantir leur pouvoir en réveillant les tensions entre communautés nomades et sédentaires. Ce régime ne peut vouloir la paix. Mais de cela, l’ONU ne semble pas se rendre compte. On se trompe si on croit pouvoir stabiliser le Soudan en traitant les conflits qui le déchirent au cas par cas. La preuve, le conflit entre le “nord” et le “sud” à peine réglé par l’“Accord de Paix global” de janvier 2005, les tensions du Darfour ont basculé dans l’horreur.
Pascal Fenaux





