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Le Darfour, au coeur des contradictions soudanaises

lundi 30 mars 2009, par Pascal Fenaux

L’histoire du Soudan ne se résume pas à la question du Darfour, même si la situation créée dans cette région en livre somme toute un résumé assez fidèle.

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Un milicien de la SLA (branche armée du SLM, Mouvement de Libération du Soudan) dans un immeuble abandonné de Gereida, une localité du Sud-Darfour encerclée par les miliciens janjawids « afro-arabes ». © PANOS / Sven Torfinn

Historiquement, le nom « Soudan » vient de l’arabe Bilâd el-Sûdân (« Le Pays des Noirs »). Il désigne, au sud du Sahara, les confins « noirs » du monde arabo-musulman, qui s’étendent du Mali à la Mer Rouge.

Géographiquement et politiquement, le Soudan dont il est ici question est un État créé de toutes pièces au XIXe siècle par la puissance coloniale britannique durant la période où elle occupait l’Égypte. Si cette dernière avait été amputée des territoires qui constituent aujourd’hui la partie septentrionale et « arabe » du Soudan, elle allait toutefois y partager le contrôle avec la Grande-Bretagne. Par ailleurs, le Soudan anglo-égyptien allait être augmenté de territoires méridionaux peuplés de populations africaines majoritairement non arabophones et non musulmanes. Lorsqu’elle est parvenue à l’indépendance en 1956, la république du Soudan a très rapidement sombré dans la violence politique.

Tiraillé entre le Nord « afro-arabe », « arabe » et « islamique », d’une part, et le Sud « africain » et « animiste » d’autre part, le pays a vécu une succession de coups d’État, tandis que, dans les régions du Sud, se sont développées des organisations politiques revendiquant, soit l’autonomie et la démocratie, soit l’indépendance. Longtemps d’ailleurs, la vie politique du Soudan a été rythmée par le conflit entre le Nord et le Sud, un conflit qui a été aggravé par les ressources hydrauliques inouïes du Sud et plus encore par la découverte d’immenses gisements pétrolifères dans cette même région. Le conflit a finalement débouché sur la signature, en 2005, d’un accord de paix entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles de la SPLA (Armée populaire de Libération du Soudan), un accord qui octroie une très large autonomie au Sud-Soudan et des garanties quant à une meilleure redistribution des fruits de l’exploitation des richesses de cette région par le régime militaire « afro-arabe ». Cet accord, s’il n’a pas encore été rompu, n’a pas mis un terme définitif aux tensions et à la violence politique dans le Sud.

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Des miliciens de la SPLA embarquent à bord d’un avion de l’ONU pour opérer une mission conjointe de maintien de la paix avec l’armée officielle soudanaise. Juba, 17 juin 2008. © AFP / HO / MINUS / Tim McKulka

Cependant, et de façon a priori paradoxale, la conclusion de l’« Accord de Paix global » (nord-sud) de 2005 est sans doute à l’origine de l’aggravation de la situation politique dans le reste du Soudan. C’est que, à l’instar du Sud « africain » et « non musulman », de nombreuses régions majoritairement musulmanes et « afro-arabes » sont elles aussi les parents pauvres d’un modèle de développement tout entier orienté vers la satisfaction des élites politiques et militaires de Khartoum, une satisfaction d’autant plus cruciale que ces élites sont elles-mêmes déchirées entre elles.

Dans l’est du pays, des mouvements rebelles, fédérés au sein du Front de l’Est, réclament la transformation du Soudan en une véritable fédération, sa démocratisation et une meilleure redistribution des richesses. Longtemps soutenu par l’Érythrée voisine, le Front de l’Est s’est montré d’autant plus redoutable pour le régime de Khartoum que, base sociale et géographique aidant, son activisme menaçait directement les infrastructures portuaires et de raffinage pétrolier de la Mer Rouge, à commencer par celles de Port- Soudan. Par conséquent, après avoir dans un premier temps envoyé dans les États fédérés de la Mer Rouge, de Kassala et de Qadarif davantage de forces armées que dans le Darfour, le régime de Khartoum a préféré, dans un second temps, profiter de sa position de force pour négocier un accord à certains égards assez semblable à l’accord nord-sud.

« ARABES » CONTRE « NOIRS » ?

Au Darfour, la situation est à la fois semblable et pire, du point de vue des autorités s’entend. Dans cette région musulmane qui fut, plusieurs siècles durant, un sultanat indépendant avant d’être annexée de force par l’Égypte puis intégrée au Soudan anglo-égyptien, les tribus « afro-arabes » et « africaines » (toutes musulmanes) ont longtemps cohabité. Mais, au début des années 1980, la sécheresse qui s’abat sur l’ensemble des pays du Sahel va toucher également le Darfour, une région traditionnellement délaissée par Khartoum. La famine, le sous-développement et les trafics d’armes liés au conflit entre la Libye et le Tchad voisins vont servir de catalyseur à des rébellions essentiellement « africaines », le Mouvement de Libération du Soudan (SLM) de l’avocat Abdelwahid el-Nour (aujourd’hui réfugié en France) et le Mouvement pour l’Égalité et la Justice (JEM) de Khalil Ibrahim. Alors que Khartoum et la SPLA sont en train de négocier le futur accord nordsud de 2005, la rébellion attaque la capitale du Darfour, el-Fasher.

L’armée soudanaise engage alors une répression féroce, avec l’aide des « Janjawids », des milices afro-arabes qui s’en prennent sans distinction aux « Africains » fours, zaghawas et massalits, tant rebelles que civils, faisant désormais prendre au conflit la tournure d’un véritable nettoyage ethnique. La riposte militaire (officielle et officieuse) de Khartoum est d’autant plus impitoyable que cette insurrection-ci menace directement le Nord, c’est-à-dire le cœur du système soudanais, sans compter que, dans le sud du Darfour, le sous-sol regorge de ressources pétrolières.

Lorsqu’au printemps 2004, les Nations unies s’emparent de la question, un tiers des habitants du Darfour sont déjà déplacés. Le Conseil de Sécurité a d’autant plus de mal à adopter une position commune et ferme que la Chine (qui achète les deux tiers de son pétrole au Soudan) fait obstruction et que les États- Unis s’accrochent à une position double et contradictoire : d’un côté, invoquer le « génocide » qui serait perpétré par Khartoum, et, d’un autre côté, faire l’impasse sur la situation catastrophique des droits humains au Soudan et considérer ce pays comme un partenaire sans doute pas idéal mais incontournable dans la « guerre contre le terrorisme ». L’été 2004, l’ONU vote une résolution qui charge l’Union africaine (UA) de déployer des troupes au Darfour. Mais les moyens de la MUAS (Mission de l’Union africaine au Soudan) restent dérisoires face au déferlement de violence qui s’abat sur cet immense territoire.

Début 2005, une commission d’enquête mandatée par l’ONU dissuade cette dernière de parler de « génocide », tout en qualifiant les violences commises au Darfour de « crimes contre l’humanité ». Désormais habilitée à instruire ces crimes, la Cour pénale internationale (CPI) a émis, le 2 mai 2007, deux mandats d’arrêt à l’encontre d’Ahmed Haroun, ministre d’État aux Affaires humanitaires, et Ali Kushayb, chef de la milice afro-arabe janjawid. Et (voir page 7), le 2 mars 2009, la CPI émettait également un mandat contre le président Omar el-Béchir.

Entre-temps, un accord de paix a été péniblement négocié au Nigeria en mai 2006 entre le régime soudanais et une dissidence du SLM. Mais, loin de s’apaiser, le conflit du Darfour a redoublé d’intensité, la rébellion se morcelant en plusieurs groupes antagoniques. C’est le cas du SLM qui a implosé sous le poids des tensions entre « politiques » et militaires, ainsi que sur fond de conflits entre Fours et Zaghawas. En février dernier, le JEM aurait accepté l’ouverture de négociations avec Khartoum, mais plus aucune information n’a filtré à ce sujet.

En juillet 2007, le Conseil de Sécurité de l’ONU adoptait la résolution 1769 prévoyant l’envoi au Darfour d’une force de maintien de la paix composée de 26 000 personnes et ce, afin de prendre le relais de la MUAS. Depuis le 1er janvier 2008, la MINUAD est donc déployée au Darfour. Victime de l’obstruction du régime soudanais et de la pusillanimité des États membres de l’ONU, cette force ne s’est pas vu livrer les hélicoptères promis, tandis qu’elle ne dispose que de 9 000 hommes. Imaginer dès lors qu’elle a une chance de ne serait-ce que rétablir la paix, relève du voeu pieux [1]. Ce que prouvent, hélas, la poursuite des razzias opérées par les milices afro-arabes janjawids contre les camps de réfugiés et, par ailleurs, ce phénomène nouveau que sont ces attaques menées dans la région de… Khartoum, apparemment par des fractions incontrôlées du JEM et du SLM.

Pascal Fenaux

Notes

[1] Voir le rapport publié par Amnesty le 17 février 2009, Darfour – Des promesses en l’air. La communauté internationale ne tient pas ses engagements (Index AI : AFR 54/001/2009).

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