
- Palwasha Kakar, vice-ministre afghane des Affaires féminines et présidente de la Commission indépendante des Droits de l’Homme. Paris, novembre 2008. © Christian Courrèges/AI
En plein centre-ville de Kaboul, on passe un barrage surveillé par la police, direction la fouille, avant de pénétrer au sein du ministère afghan des Affaires féminines. C’est ici que Palwasha Kakar, 40 ans, vice-ministre des Affaires féminines, occupe à elle seule un grand bureau. Comme la plupart des bâtiments publics de Kaboul, ce ministère est une cible potentielle pour les attentats. Ses trois téléphones portables sonnent en permanence, sa secrétaire lui annonce plusieurs rendez-vous. Active et déterminée, Palwasha Kakar a multiplié les expériences de terrain, avant d’arriver à ce poste : pendant près de vingt ans, elle a combattu les injustices envers les femmes.
Aujourd’hui, Palwasha Kakar fait partie du gouvernement de Hamid Karzai. Un poste officiel qu’elle juge contraignant, elle qui fut militante pendant des années. Pourtant, elle est un des rares exemples parmi les Afghanes à avoir su et pu contourner presque tous les obstacles à sa réussite.
Désabusée, Palwasha Kakar n’a plus la foi d’antan. « Moi je suis une militante, donc aujourd’hui je suis malheureuse dans ce bureau. Je me trouve en prison, je ne peux même pas sortir de la maison ! ». Pourtant, elle explique qu’elle n’a pas le choix. C’est entre autres par mesure de sécurité qu’on lui a proposé ce poste. Depuis quelque temps, elle est l’objet de menaces récurrentes, non seulement de la part des talibans mais aussi d’anciens chefs de guerre qui contestent son pouvoir. « J’ai reçu plusieurs menaces de mort m’accusant d’aimer les États-Unis. Je suis nerveuse maintenant, j’ai peur de tout, c’est trop dangereux. C’est aussi pour ça que je suis revenue à Kaboul. C’est plus sûr de travailler au ministère ». Comme beaucoup d’autres femmes afghanes, Palwasha risque sa vie, simplement en travaillant. En septembre dernier, Malalai Kakar, la policière la plus connue d’Afghanistan, a été assassinée à la porte de son domicile. Assassinat revendiqué par les talibans, mais dont les circonstances sont encore troubles. Des journalistes célèbres, ont été tuées en 2008. Malgré l’instauration d’une république en Afghanistan, Palwasha Kakar se plaint de la très faible liberté d’expression : « Je n’ai pas le droit d’ouvrir ma bouche. Je ne sais même pas qui me soutient. Avec la position que j’ai, je ne peux pas parler honnêtement ».
Pour la vice-ministre, le pays vit en guerre, toute une partie de la population est oubliée de l’aide internationale. Elle déplore que le ministère des Affaires féminines ne travaille que dans la capitale et que beaucoup d’officiels ne connaissent pas la province. « Les ONG ne vont pas dans les endroits où ça va mal. Elles restent à Kaboul où règne la sécurité ! Actuellement, personne ne travaille dans le sud, où pourtant on aurait besoin de nous. Mais notre ministère n’a aucun budget et aucune idée… Les Afghanes savent que ce ministère existe mais elles se demandent à quoi il sert ! Ce ministère est simplement politique. » Dans cette période de reconstruction amorcée en 2001 par l’afflux de l’aide internationale, le droit des femmes est loin d’être une priorité. Pourtant, il était prévu de les intégrer aux programmes de reconstruction. Notamment en politique : le Parlement comprend 25 % de femmes ; Hamid Karzai a nommé à Bamyan une gouverneure et on compte de nombreuses policières. En matière d’éducation, le gouvernement a multiplié la construction d’écoles pour filles et appuyé la formation de professeurs féminins. Beaucoup de problèmes subsistent : les femmes ne sont pas encore suffisamment formées pour endosser des rôles à responsabilité. Il faudra encore des années pour qu’elles prennent leur place. Et comme le souligne Palwasha Kakar, les mentalités doivent changer. « On ne peut imposer une libéralisation des moeurs ! Les femmes ne vont pas dans les restaurants, ne choisissent pas leurs maris, ne travaillent pas. On est loin de l’égalité des sexes ! ».
Palwasha a grandi à Jalalabad, grande ville de l’est, à proximité de la frontière avec le Pakistan. Elle évolue dans une famille aisée proche du roi Zaher Shah, de l’ethnie pachtoune, bercée dans un univers moderne et cultivé. Fille aînée d’une fratrie de huit soeurs, elle garde comme modèle sa grand-mère, poétesse et femme libérale.
En 1979, au moment de l’invasion soviétique, la famille de Palwasha souffre du régime communiste. Le père est emprisonné. C’est le temps des déménagements et la fin de la vie douce à Jalalabad. À 18 ans, au lieu de se marier comme la majorité des jeunes filles de son âge, Palwasha privilégie sa carrière et entre en tant que stagiaire dans la grande station radio de Kaboul. Une fois par jour, elle présente le journal de l’économie, devient une animatrice réputée. Mais son refus de rejoindre le Parti communiste lui coûte sa carrière de journaliste. Palwasha reprend ses études à l’université de Kaboul en 1984 et devient professeure. Elle s’intéresse particulièrement aux cas de jeunes filles qui, mariées, ne peuvent plus suivre les cours. Aujourd’hui, Palwasha Kakar est mère de 4 garçons. Son mari a toujours soutenu ses ambitions professionnelles. « Il accepte beaucoup de choses pour moi. Il prend des risques. »
En 1992, l’Afghanistan est en proie à une guerre civile sanglante. Palwasha quitte Kaboul pour Jalalabad où, pendant près de deux ans, elle travaille comme professeure principale dans un collège. Elle trouve ensuite un poste à l’Unicef qui l’amène à découvrir les conditions de vie des femmes en zones rurales : pas d’éducation, beaucoup d’enfants et pas grand-chose pour les nourrir. Elle commence alors à organiser des réunions de femmes avec l’accord des mollahs. Lorsque les talibans arrivent au pouvoir en 1996, Palwasha espère qu’ils apporteront la sécurité. Mais pendant quelques mois, elle est obligée de rester chez elle et doit cesser ses activités professionnelles. « Sous les talibans, on n’a pas pu travailler pendant six mois », témoigne Palwasha. Sitôt qu’elle sort de chez elle, toute femme doit porter la burka et être accompagnée par un membre de sa famille. Complètement isolée, interdite de travail, Palwasha commence à désespérer. Quelques mois plus tard, après des négociations avec les talibans, l’Unicef la rappelle. Palwasha est chargée des programmes de vaccination des enfants. Elle en profite pour reprendre discrètement les discussions avec les femmes des villages et monte des écoles clandestines. « Sous les moudjahiddines, les principaux problèmes étaient l’insécurité et la corruption. Sous les talibans, c’était le port de la burka et les femmes qui ne peuvent pas travailler », analyse Palwasha.
Mutée à Hérât en 1998, après un bref passage au Pakistan, Palwasha s’occupe des femmes qui s’immolent par le feu, pour protester contre le mariage forcé. En 2001, après la chute du régime taliban, Palwasha est pleine d’espoir. La Commission afghane indépendante des Droits de l’Homme la recrute. Elle y passe trois ans comme responsable des droits de la femme, puis devient en 2006 la responsable régionale de cette institution. Ses domaines : les enfants, la justice ou encore les droits de l’Homme. « Je comprends bien la situation car je parle beaucoup de dialectes et je me suis promenée dans beaucoup de districts », précise-t-elle.
Pour nombre d’Afghans, l’espoir de 2001 s’est évaporé pour faire place à un découragement général. Sept ans après, l’insécurité est palpable et les conditions de vie ne s’améliorent pas. « Les femmes ne se sentent pas en sécurité, même dans Kaboul. Regardez, pas une seule ne marche seule dans les rues après 17 heures La sécurité était meilleure sous les talibans », déplore Palwasha, qui poursuit : « Aujourd’hui la situation des droits de la femme progresse, du moins à Kaboul… Mais les Afghanes sont loin d’être indépendantes. Elles ne reçoivent quasiment aucune éducation, souffrent toujours des mariages forcés et de violences conjugales ».
Aujourd’hui, Palwasha souhaite quitter l’Afghanistan. « Parcourir le monde entier pour que chacun sache ce qu’il se passe ici ! ». Elle rêve de changer la mentalité des hommes, mais aussi celle des femmes afin que celles-ci prennent leur destin en main.
Constance de Bonnaventure




