
- Des réfugiés rohingyas échoués sur une île thaïlandaise sont regroupés par le colonel Manat Khongpan, accusé d’avoir détenu au secret puis rejeté à la mer plusieurs centaines de boat people birmans musulmans. Koh Sai Baed, décembre 2008. © AFP / South China Morning Post
Les Rohingyas sont l’une des ethnies les plus persécutées au Myanmar[Voir le rapport d’Amnesty, La minorité Rohingya : déni des droits fondamentaux.]. Ils vivent principalement dans l’État d’Arakan, proche du Bangladesh, et sont musulmans. Ces derniers mois, des milliers d’entre eux ont fui par la mer en direction de la Thaïlande, d’où ils espèrent passer en Malaisie. Leur but est d’échapper aux persécutions et à la misère, mais la plupart de ceux qui ont été interceptés par la marine thaïlandaise en décembre 2008 et janvier 2009 ont vécu l’enfer. Amenés de force sur Koh Sai Daeng, une île déserte contrôlée par l’armée thaïe, ils y ont été maltraités et humiliés avant d’être contraints de monter à bord de barges sans moteur que la marine a remorqués loin des côtes, en pleine mer d’Andaman, où ils ont été abandonnés. Au moins 1195 Rohingyas et Bangladeshis ont subi ce sort, dont quelques enfants, l’un d’eux âgé d’à peine onze ans. Seuls 859 d’entre eux ont été retrouvés aux alentours d’îles indiennes (Nicobar, Andaman) ou indonésiennes, après de nombreux jours de dérive sans vivres.
L’un des rescapés en détention en Inde a livré son témoignage au groupe de défense des droits humains Arakan Project, spécialisé dans les questions rohingyas : « Nous avons navigué douze jours avant d’être interceptés par la marine thaïe. Elle nous a amenés sur une île déserte [Koh Sai Daeng] où nous sommes restés deux jours, puis les soldats nous ont embarqués sur une barge tirée par un navire. Après environ deux jours de remorquage, nous avons croisé la route de deux autres embarcations de boat people. Le navire de la marine thaïe les a arrêtés et nous avons tous été contraints de retourner sur la même île. Nous étions 412 prisonniers sur l’île, mais l’armée ne nous donnait que de 8 à 10 kg de riz par repas. Nous dormions sous les arbres, mains liées, et nous étions souvent battus. Huit jours plus tard, l’armée nous a contraints à embarquer sur un navire qui remorquait une barge. Après un jour et demi de navigation, ils nous ont ordonné de passer dans la barge. Nous avions les mains liées, mais nous avons tous refusé, même lorsqu’ils nous ont menacés avec leurs armes. Ils ont alors lié les jambes de quatre d’entre nous et les ont jetés par-dessus bord sans leur avoir délié les mains. Nous avons alors accepté d’aller dans la barge. Ils nous ont libéré les mains, puis nous ont encore remorqué un peu avant de couper le câble et de repartir ».
Selon ce rescapé, la marine n’a laissé que quatre sacs de riz et un peu d’eau potable à ces centaines de personnes. « Nous avons dérivé durant environ dix jours. Nous ne pouvions quasiment plus bouger tellement nous étions affaiblis. Un soir, nous avons aperçu une lumière à l’horizon. Craignant que le courant ne nous éloigne de cette terre, beaucoup ont sauté à l’eau pour nager vers la lumière, mais ils n’avaient plus suffisamment d’énergie et nous en avons vu certains qui coulaient. Un peu plus tard, un navire de gardes-côtes indiens est arrivé et nous a secourus. Nous n’étions plus que 98 sur la barge alors que nous étions 412 au départ. Les gardes-côtes ont recherché les autres, mais n’ont pu en retrouver que neuf en vie. Je ne sais pas si tous les autres ont coulé ou ont été dévorés par les requins ».
Face au scandale suscité par la révélation dans la presse de ces pratiques abominables, le gouvernement thaïlandais a reconnu que la marine avait procédé à des déportations en mer. Le Premier ministre, Abhisit Vejjajiva, a expliqué aux médias qu’il ne s’agissait pas de la politique voulue par le gouvernement et s’est engagé à sanctionner les responsables s’ils sont découverts (il y a cependant peu de chances que ce soit le cas, notamment parce qu’aux dernières nouvelles, l’enquête sur ces faits a été confiée à… l’armée). Le gouvernement nie par contre que certains ont été torturés avant leur déportation. « Tous les rescapés qui ont témoigné ont pourtant mentionné qu’ils avaient été battus, révèle Chris Lewa, directrice de l’Arakan Project. Des photos montrent les marques de ces tortures sur des rescapés dans un hôpital de la province d’Aceh, en Indonésie. L’armée nie, mais il devient de plus en plus clair que les militaires utilisent des groupes paramilitaires sous son contrôle. Les tortures avaient parfois pour but de leur faire comprendre qu’ils ne devaient plus jamais revenir, dans d’autres cas, il s’agissait de les mater, parfois aussi ceux qui les ont battus étaient saouls et frappaient pour s’amuser ».
Il ne semble plus y avoir eu de boat people repoussés en mer en février. Le problème de cette minorité demeure cependant entier : au Myanmar, elle est visée par des mesures spécifiques très discriminatoires, comme l’absence de droit à la nationalité, qui les rend apatrides de fait. Ils ne sont pas non plus bienvenus au Bangladesh, tandis que l’Inde et l’Indonésie sont embarrassées par leur présence. La Thaïlande, qui adopte souvent une attitude relativement conciliante quant à la présence sur son territoire de Birmans en situation irrégulière, est agressive vis-à-vis des Rohingyas, qu’elle a parfois accusés (sans preuve) de se joindre aux mouvements rebelles du sud du pays[À noter la publication par Amnesty en janvier d’un rapport sur le recours à la torture par les forces de sécurité thaïlandaises en campagne anti-insurrectionnelle dans le sud de la Thaïlande.].
Les Rohingyas renvoyés au Myanmar courent un grand risque de subir de graves violations des droits humains (travail forcé, expulsions forcées, confiscations de terres, etc). Amnesty demande qu’une initiative régionale regroupant le Bangladesh, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Myanmar et la Thaïlande (avec la participation du HCR) soit mise en place pour trouver une solution durable à cette tragédie rohingya.
Jonathan Equeter




