Comment êtes-vous arrivé à la coordination Israël & Territoires occupés palestiniens (ITOP) ?
J’ai fait des études de droit et de criminologie, tout en travaillant dans le secteur bancaire, qui était évidemment un boulot purement alimentaire ! À la sortie des études, j’avais déjà deux enfants et c’était la crise pétrolière. Ce n’était pas le moment de quitter cette sécurité financière. Je me suis dit que le jour où mes enfants seraient autonomes, je pourrais m’engager dans quelque chose qui m’intéresse ! Un jour de 1993, alors que je me promenais dans Namur, j’ai vu un stand du Groupe Action d’Amnesty et j’ai décidé de me lancer dans l’aventure. J’ai rempli différentes fonctions au sein de l’organisation et, depuis 2005, je m’occupe de la coordination ITOP. Je suis le plus possible l’actualité via différents organes de presse, les documents et rapports du Secrétariat international (SI) d’Amnesty et avec l’édition anglophone du quotidien israélien Ha’Aretz.
Quel est le rôle de la coordination ITOP ?
Notre rôle est de servir de relais entre le SI, les membres d’Amnesty et les groupes qui travaillent sur le dossier Israël et Territoires occupés palestiniens. Je reçois des informations directement de Londres et je mets en forme les actions que je propose aux 15 groupes ITOP de Belgique francophone. J’envoie des courriers avec description de cas et une lettre type destinée aux autorités concernées. Un autre rôle est celui de répondre aux personnes qui interpellent le Secrétariat national (SN) sur le conflit israélo-palestinien. Des mails que je reçois directement.
Par exemple, nous avons dû répondre à de nombreuses questions lors des exactions commises aux moments des confrontations entre le Hamas et le Fatah en juin 2007. Nous avions envoyé un communiqué de presse qui concernait exclusivement les Palestiniens puisque c’était un problème interpalestinien. Dans ce communiqué, il était stipulé que des violations des droits humains avaient été commises par les deux parties. Par la suite, nous avons reçu des mails nous demandant en substance : « Pourquoi vous attaquez-vous aux seuls Palestiniens ? Pourquoi ne dites-vous rien sur les Israéliens ? S’ils s’affrontent, c’est la faute d’Israël. Etc. » C’est un autre aspect de notre travail au sein de la coordination, qui s’amplifie dès que le Moyen-Orient revient à l’avant-plan de l’actualité. Encore hier soir, j’ai dû répondre à cette question : « Que faites-vous pour les crimes de guerre commis par Israël dans la bande de Gaza ? » Je les renvoie alors vers le site où des informations répondent à ces questions via nos actions en cours. Nous avons également organisé en juin 2007 une série de conférences avec Pascal Fenaux, rédacteur en chef du magazine Libertés !, et Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique francophone, pour développer l’approche et la compréhension du problème israélo-palestinien et des dossiers ITOP.
Un exemple d’action ?
De nombreux jeunes en Israël sont engagés dans le combat pour la paix. Ceux-ci refusent de se battre et de faire leur service militaire dans les territoires occupés. Or, le service militaire est obligatoire en Israël aussi bien pour les garçons que pour les filles. Ces jeunes sont souvent mis en prison pour de courtes périodes, mais qui sont souvent renouvelées. Nous avons eu un cas d’objecteur de conscience avec Tamar Katz, une jeune fille qui avait fait deux séjours en prison. Elle avait subi des traitements dégradants. Elle ne pouvait pas changer de vêtements et les conditions d’hygiène étaient réduites à leur plus simple expression. Nous avons mené une action en sa faveur afin qu’elle soit libérée. Dans les prochains jours, nous allons lancer de nouvelles actions pour venir en aide à deux nouveaux objecteurs de conscience qui ont été récemment emprisonnés.
Vous organisez un suivi des dossiers et des courriers qui sont envoyés ?
Le suivi est très important. Autant pour les bonnes que pour les mauvaises nouvelles. À ce sujet, j’ai une petite anecdote. Nous avions lancé lors de la messe de Noël 2008 une action pour Salwa Salah et sa cousine Sara Siureh, deux mineures Palestiniennes originaires de Bethléem et placées en détention « administrative », c’est-à-dire sans jugement [1]. Elles étaient censées représenter une menace pour la sécurité d’Israël, sans autre explication. Il n’y avait pas eu de jugement, pas d’enquête, pas de procédure classique… On maintient des gens comme ça en prison et pour certains, ça dure des années ! Les signatures après la messe sur les courriers demandant leur libération ont été bien plus importantes que nous ne l’avions espéré ! J’ai reçu un mail de Londres fin janvier 2009 annonçant la libération de ces deux jeunes filles de 17 ans. Nous avons donc tout mis en œuvre afin d’informer les gens de cette libération. Bien entendu, ce n’est pas uniquement ce type de lettres qui a fait libérer ces jeunes, mais cela a certainement contribué à hâter cette libération. Cela prouve qu’en étant un simple citoyen, il y a moyen de faire bouger les choses. Et, donc comme je le disais, le suivi des actions est très important.
Est-il difficile de parler d’un sujet aussi sensible que celui des relations israélo-palestiniennes ? Aujourd’hui, nous sommes dans l’oeil du cyclone. Cela influe-t-il sur votre démarche ?
Le problème avec ce dossier, c’est que, de tous ceux qu’Amnesty traite, c’est celui qui suscite sans doute le plus d’émotion et de passion. Il y a des positions partisanes très arrêtées, ce qui ne favorise pas l’échange et le dialogue. J’ai reçu récemment un mail où l’on comparait la bande de Gaza au ghetto de Varsovie. On me demandait en outre de faire suivre ce mail, ce que je n’ai pas fait parce que je ne suis pas d’accord avec ce genre d’attitude. Là, on est en plein dans l’émotionnel… Ce genre d’amalgame ne fait qu’attiser les tensions. Je pense qu’il y a d’autres choses à faire.
Les courriers qui sont envoyés représentent le fer de lance de vos actions ?
Oui, c’est un mode d’action très important. Les courriers sont envoyés directement aux autorités concernées : gouvernement d’Israël, commandement militaire israélien en Cisjordanie, Autorité palestinienne, etc. Les actions sont mises également sur le site www.isavelives.be.
Vous avez des retours, des réponses aux courriers que vous envoyez ?
Nous recevons parfois des réponses des autorités israéliennes, mais c’est assez rare. Depuis que je suis là, je n’ai pas souvenir d’avoir reçu de réponses de l’Autorité palestinienne. Je sais que le Secrétariat international à Londres en a reçu. Mais nous, personnellement, non.
Avez-vous des contacts avec certaines autorités ici en Belgique ?
La semaine dernière nous avons rencontré avec Montserrat Carreras, responsable du lobbying et chargée des relations extérieures d’Amnesty, des représentants politiques à l’ambassade de la République tchèque, qui préside actuellement le Conseil des Ministres de l’Union européenne. Ce travail se fait avec le Bureau européen d’Amnesty qui travaille de manière indépendante et dont le champ d’action est l’Union Européenne. On entend souvent dire de l’Europe que c’est un géant économique mais un nain politique… Malgré tout, elle reste un partenaire important ! Nous avons soumis trois points à nos interlocuteurs tchèques : la levée totale du blocus de Gaza par Israël, la mise sur pied d’une commission d’enquête internationale concernant les crimes de guerre qui auraient été commis aussi bien par l’armée israélienne que par le Hamas et, enfin, l’imposition d’un embargo sur les armes. Ces actions sont menées conjointement par les sections francophone et néerlandophone d’Amnesty Belgique. Nous avons rencontré également le ministre des Affaires étrangères belge dans le même cadre, pour exposer, rappeler et demander son appui concernant notre demande que le Conseil de Sécurité de l’ONU mène une enquête sur les crimes de guerre.
Avez-vous de bonnes relations avec l’ambassade d’Israël à Bruxelles ?
Je me suis rendu deux fois à l’ambassade. La première fois, c’était très dur. Ils ne voulaient rien entendre. Nous sommes sortis passablement assommés. La deuxième fois, nous avons eu l’impression qu’ils pouvaient entendre quelque chose ! Mais il reste très difficile de mesurer l’impact de ce genre de discussions.
Propos recueillis par Bruno Brioni





