« Mbëkë mi » en wolof, cela veut dire « coup de tête ». Celui sur lequel on décide de partir - quoi qu’il en coûte, quels que soient les dangers - vers ce que l’on croit être un avenir sinon doré, du moins un avenir tout court. C’est le titre du dernier livre du Sénégalais Abasse Ndione consacré tout entier aux jeunes de son pays qui, poussés par un désir fou d’émigrer, montent un jour sur une pirogue... Mbëkë mi, ce sera la traversée, des jours de navigation et d’errance dans un tronc d’arbre évidé, moteur en panne, chargé de 40 personnes embarquées vers un Eden européen, les îles espagnoles des Canaries. Si l’on parle beaucoup d’émigration, il est rare qu’elle soit vue d’Afrique et contée par un Africain. Rare aussi d’entendre dire ce que le peuple pense tout bas : malgouvernance, corruption, désenchantement. Car pourquoi ce désir d’émigrer ? Abasse Ndione fut longtemps infirmier en brousse. Lorsqu’il était enfant, personne dans son village ne songeait à partir vers Dakar, encore moins vers l’Europe. On vivait de la pêche, du travail des champs, du petit commerce. Et cela suffisait. Mais aujourd’hui, les paysans sont réduits à la misère, le poisson disparaît et les jeunes fuient vers les villes sans y trouver autre chose que le chômage et la drogue. Ce fut l’objet du premier livre de Ndione (La vie en spirale) paru en 1998 et qui fit scandale à l’époque, mais est désormais étudié dans les écoles. Abasse Ndione rêve ses textes en wolof et les traduit lui-même en français. « Les phrases coulent de moi comme du lait », dit-il joliment.
Suzanne Welles
Abasse Ndione, Mbëkë mi, Gallimard, 82 p.,11 €




