
- Justine Masika dans les jardins de Front Line. Bruxelles, 9 septembre 2008. © AIBF
Justine, vous êtes de passage à Bruxelles, quelle est la situation actuelle à Goma ?
La situation n’est pas bonne là-bas Il y a environ 800 000 déplacés, toujours des recrutements d’enfants soldats et des viols de femmes. Il y a trop d’insécurité. Et les femmes sont en première ligne, ce sont elles qui s’occupent de tout : les hommes qui travaillent ne sont pas payés, les femmes doivent se débrouiller au péril de leur vie, malgré les viols, attaques et autres épreuves et humiliations.
La Conférence sur la Paix s’est tenue en janvier dernier. En ressentezvous les effets ?
La situation a empiré depuis la Conférence sur la Paix. En effet, on n’a pas dit ce qui devait être dit. Et les responsabilités n’ont pas été posées. La guerre du Rwanda s’est propagée en RDC et Laurent Nkunda [1] est pro- Kagame. Les accords de Nairobi ne sont pas appliqués et on a toujours des problèmes de mauvaise gouvernance. Depuis les élections, rien n’a été fait pour changer les choses. On espère des élections locales pour 2009 mais on a surtout l’impression que certains ne souhaitent pas qu’elles aient lieu.
Pourquoi ?
Ce serait un vrai pas vers une démocratie, et de ça, ils ne veulent pas. Tous ces éléments posés, on ne peut qu’être inquiet.
Vous semblez pourtant croire au programme Amani [2] ?
Oui, on voudrait y croire car ce serait l’idéal pour retrouver la paix. L’abbé Apollinaire Malu Malu [3] tente le maximum. Il essaie, mais il dispose de trop peu de moyens. Son crédit international lui sert, malgré le fait qu’il ne soit pas assez soutenu par le gouvernement congolais, lequel ne montre pas l’exemple. Prenez l’industrie minière : le Nord Kivu est le grenier du Congo. Or, on n’a rien gagné avec les nouveaux contrats, tout a été pensé en faveur du gouvernement ou de l’extérieur, mais pas pour la population. Comment voulez-vous retrouver la sécurité ?
Que voulez-vous dire par « l’extérieur » ?
Des mines de Walikalé partent chaque jour 32 « rotations » vers le Rwanda, alors que la population sur place subit des conditions de vie insupportables : pas d’écoles, pas de sanitaires, pas d’infirmeries, etc.
Que faites-vous à Synergie ?
Les femmes ignorent leurs droits et, de toute façon, on ne les respecte pas. Nous voulons leur redonner la place qu’elles méritent, surtout à celles qui ont subi toutes ces injustices. Synergie existe depuis 2003 et s’occupe de la prise en charge de victimes de la violence au niveau médical, psychosocial, judiciaire, ainsi que de leur réinsertion économique.
Comment travaillez-vous concrètement ?
Nous avons 35 conseillères dans les villages. Elles sensibilisent, identifient les victimes et les écoutent. Elles le font au péril de leur vie et elles sont constamment menacées par des groupes armés qui estiment qu’elles dénoncent les exactions qu’ils commettent. Il faut les protéger autant que possible et on essaie de les renforcer avec le soutien des réseaux communautaires existant sur place. Nous formons ainsi une complémentarité de ressources, de forces et de compétences avec plusieurs ONG de femmes sur le terrain.
Travaillez-vous également avec les auteurs des exactions ?
Il ne faut pas seulement travailler avec les femmes, mais aussi avec les auteurs de viols. Seulement, 80 % des auteurs de viols sont des porteurs d’armes. On a donc organisé des réseaux communautaires avec tous les acteurs de terrain et on leur a expliqué combien il est important de travailler sur les violences, parce qu’une femme violée est une femme rejetée par sa communauté et il faut la remettre sur pied. Nous aidons donc ces femmes en les informant de leurs droits, en leur donnant des kits de 72 heures. Nous insistons également sur l’importance de la sensibilisation et la vulgarisation du droit international qui est censé les protéger [4]. Depuis 2003 on a accompagné 8 000 femmes. Mais, seulement 220 ont osé porter plainte et nous n’avons obtenu que 68 jugements.
Pourquoi ?
Il y a beaucoup d’ingérence des autorités locales dans le système judiciaire. Un auteur de viols est peut-être le beau-frère du président du tribunal, alors il ne sera pas poursuivi. La distance entre l’endroit où les faits sont commis et le lieu où la justice est rendue est aussi un obstacle. Sans parler des représailles extrêmement fréquentes et le manque de moyens qui paralyse le bon cours de la justice.
J’ai moi-même été attaquée le 18 septembre 2007. Le 20 du même mois, j’ai porté plainte, mais il fallait que je verse cinq dollars pour qu’on enregistre ma plainte. On m’a ensuite demandé 10 dollars pour le déplacement. Il a fallu fournir le papier et les stylos pour l’enregistrement, etc. J’ai abandonné ! Autre problème : les frais d’exécution d’un jugement. La femme victime doit verser 15% de ce qu’elle touchera de dommages et intérêts dans les comptes du Trésor public, ce qui est évidemment impossible. Amnesty International doit nous aider dans le plaidoyer que nous sommes en train de développer pour mettre fin à cette mesure.
Que peut-on faire encore pour vous aider ?
Le fait de vous intéresser à nous, c’est déjà beaucoup. Il est important d’avoir du soutien d’Amnesty et de la communauté internationale. Cela nous donne davantage confiance en nous : nous sommes reconnues par nos paires et cela peut nous protéger si on essaie de nous attaquer. Il ne faut pas que la situation des femmes dans l’est de la RDC soit ignorée. Financièrement, nous fonctionnons avec très peu de moyens. Le soutien de l’ONG irlandaise Front Line nous permet de garder un contact hebdomadaire avec nos conseillères sur le terrain, alors que, parfois, toutes les communications sont interrompues. Nous rechargeons leur carte de GSM chaque mois. Et cela peut parfois leur sauver la vie.
Propos recueillis le 9 septembre à Bruxelles par Françoise Guillitte
Voir aussi le rapport qu’Amnesty a publié le 29 septembre dernier :
Nord Kivu : No End to War on Women and Children (AFR 62/005/2008)
http://www.amnestyinternational.be/doc/IMG/pdf/AFR_62_005_2008_ext_fra_web.pdf





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