
- L’Assemblée générale des Nations unies, réunie au Palais de Chaillot le 12 décembre 1948, deux jours après l’adoption de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Paris, décembre 1948 © AFP
Le 10 décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait par 48 voix contre 8 abstentions la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. D’emblée, le vote de la résolution 217 A (III) suscita un certain de nombre de questions et aussi d’oppositions. Les oppositions, exprimées lors des débats par les représentants abstentionnistes, portaient précisément sur… l’universalité de ces droits. Par exemple, les pays du bloc soviétique ne se reconnaissaient précisément pas dans certains droits énoncés à l’Article 2 de la Charte [1], tandis que des États comme l’Arabie saoudite et le Yémen adhéraient difficilement au principe d’égalité absolue entre genres et entre religions. Enfin, abstentionniste marquant, la République d’Afrique du Sud ne s’identifiait évidemment pas à un texte évoquant le refus de toute distinction « de race et de couleur », elle qui venait d’inscrire officiellement la politique de ségrégation raciale – l’apartheid – dans sa Constitution.
Outre les oppositions déclarées et évoquées ci-dessus, de nombreux observateurs et militants des droits humains de cette époque émettaient également de sérieuses critiques. Ces dernières ne portaient pas sur l’universalité radicale de la lettre de la DUDH, bien au contraire. Ce qui était mis en cause, c’était l’hypocrisie de certains pays signataires (France, Royaume-Uni, Belgique…) prompts à adopter solennellement un texte d’une générosité sans précédent dans la diplomatie internationale, mais violemment opposés à accorder les droits politiques, culturels et syndicaux aux populations de leurs colonies d’Afrique et d’Asie, sans même parler de leur droit – impensable à l’époque – à l’autodétermination. Il n’empêche que ce texte, bien que dénué de toue portée juridique véritable, posait un jalon de première importance.
Aujourd’hui encore, certains secteurs intellectuels et d’opinion dénoncent la « naïveté » de vouloir « imposer » le respect des droits humains en tout lieu et en tout temps. D’un côté, les « relativistes culturels », quand ils ne sont pas franchement racistes, estiment que certaines sociétés sont fondamentalement imperméables et indifférentes aux notions universelles de droits et de libertés. D’un autre côté, les « développementalistes » - de gauche comme de droite – estiment que certains pays ne sont pas assez « développés » pour se payer le luxe de la liberté individuelle ou d’association. Au nom de la modernisation autoritaire, ils seront donc tentés de soutenir des régimes économiquement performants et justifiant leurs performances par, précisément, le refus des droits individuels et la sacralisation de l’émancipation nationale ou de la cause du peuple. Pour certains, la « parenthèse » militaire anticommuniste au Chili (1973-1990) fut un moindre mal. Pour d’autres encore, les trois décennies de dictature baasiste en Irak furent un mal nécessaire contre le sous-développement et l’instabilité « chronique » de ce pays. Pour d’autres enfin, même s’il se fonde sur la négation des droits syndicaux et culturels, le « socialisme de marché » développé en Chine est également une étape nécessaire sur le chemin de la modernisation. Or, comme l’indique la tragédie irakienne, c’est l’absence de justice sociale et de libertés politiques, ainsi que l’éradication physique des forces vives politiques et intellectuelles après 1968, qui expliquent pour partie le chaos politique, humanitaire et sanitaire de l’Irak postérieur à l’invasion américaine du printemps 2003.
En 2008, alors que la démocratie parlementaire semble en crise un peu partout en Europe, certains remettent en cause cette démocratie et son socle proclamé : les droits humains. Le philosophe français Alain Badiou, par exemple, rencontre un succès étonnant depuis la publication d’un pamphlet [2] radicalement antidémocratique et tenté par la violence politique au nom d’une conception surprenante du bien commun. Mais, un autre philosophe, français également, développe une critique, plus recevable car moins violente. Pour Marcel Gauchet, aujourd’hui, « le problème, c’est le triomphe des droits individuels et l’éclipse des collectifs, qu’il s’agisse des masses, des classes ou des nations ». À lire son interview [3], on a plutôt l’impression qu’il dénonce davantage la floraison de revendications individuelles et égoïstes dans des démocraties « paralysées » que le droit d’association, d’expression et d’opposition.
Bref, soixante ans après l’adoption de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, le débat ne risque pas de s’éteindre. Qu’il ne nous fasse tout simplement pas renoncer à l’avancée la plus audacieuse et aussi la plus fragile de ce texte : l’universalité des droits et l’universalité du droit à s’organiser pour conquérir ces droits.
Pascal Fenaux




