
- Des policiers sri-lankais enquêtent sur le lieu d’un attentat, à Colombo. Le même jour, des rebelles tamouls ont tué 35 soldats cinghalais de la marine dans le nord du pays. Colombo, 24 mai 2007. © AP
Depuis la fin du cessez-le-feu entre le gouvernement sri-lankais et les Tigres libérateurs de l’Eelam Tamoul [1], la situation des civils tamouls est devenue très difficile dans le nord du pays. Le gouvernement a établi une zone « tampon » entre le sud, où habite la majorité cinghalaise (74% de la population), et le nord contrôlé par les Tigres, à l’exception de la péninsule la plus septentrionale, Jaffna, occupée par l’armée sri-lankaise. Cette zone tampon est habitée d’une large majorité de Tamouls, mais ils y vivent sous l’oppression constante de l’armée, à 100% cinghalaise, et de la police, en très large majorité cinghalaise elle aussi.
Vavuniya est l’une des principales villes de cette zone tampon. Elle se situe à 8 Km au sud d’Omantai, le grand poste de contrôle entre la zone tenue par l’armée srilankaise et celle contrôlée par les LTTE, et à 20 Km au nord de Medawachchiya, là où le gouvernement a établi un impressionnant check-point délimitant la zone tampon. Les véhicules civils ne peuvent traverser ce checkpoint et les habitants de la région de Vavuniya qui voudraient se rendre dans le sud doivent passer par de lourdes procédures administratives à Medawachchiya. Les postes de contrôle de l’armée et de la police sont extrêmement fréquents à l’intérieur de cette zone tampon. « En voiture, cela prend au moins deux heures pour parcourir les 20 Km séparant Vavuniya de Medawachchiya car nous devons sans cesse nous arrêter pour répondre aux mêmes questions des policiers et militaires : qui sommes-nous, où allons-nous, pourquoi nous y allons, … », déclare un habitant de Vavuniya [2].
Les contrôles sont tout aussi fréquents au sein de la ville de Vavuniya. Dans le centre et les zones sensibles (comme celles où sont situés les bureaux des ONG et les agences onusiennes), il est impossible de marcher 100 mètres sans rencontrer des militaires armés jusqu’aux dents. Les contrôles d’identité se déroulent dans un climat tendu : soldats, policiers et habitants n’ont pas la même langue maternelle et ont beaucoup de mal à communiquer. « Si je demande à un policier ou à un militaire pourquoi il me pose toutes ces questions, ça suffit pour l’énerver et se faire arrêter, indique un travailleur humanitaire tamoul vivant à Vavuniya. Et si on hésite dans les réponses aux questions, ce qui arrive parfois sous la panique, il se peut qu’on soit battu ou arrêté durant plus longtemps ». Par ailleurs, la vie des policiers et militaires cinghalais est stressante dès lors qu’ils sont parachutés au sein d’une population dont ils ne parlent pas la langue et en sachant qu’ils sont à tout moment la cible potentielle d’attentats suicides.
INFORMATEURS CAGOULÉS
À Vavuniya, comme dans d’autres localités de la zone tampon situées près de la ligne de démarcation, les rafles attisent encore la tension ambiante. Menées par l’armée sri-lankaise avec l’aide de la police locale, ces opérations consistent à rassembler tous les habitants d’un quartier ou d’un village en un lieu public (place, temple, etc), à les obliger à écouter des sermons sur leur devoir de dénoncer les sympathisants des LTTE et parfois à obliger chacun à défiler un par un devant une personne dont la tête est recouverte d’une cagoule. Cette personne est un informateur de l’armée. Si elle opine de la tête lorsque vous passez devant elle, vous êtes arrêté et suspecté d’être sympathisant des Tigres. Tout peut alors arriver : torture, maintien indéfini en détention sans jugement, disparition, etc.

- Un commando des forces spéciales gouvernementales sri-lankaises dans la jungle de l’est de l’île. Thoppigala, 21 juin 2007. © AFP
Parfois, les informateurs ne sont pas cagoulés mais planqués dans un véhicule militaire garé en un endroit très fréquenté, par exemple un carrefour. Ils doivent alors scruter les passants et désigner aux militaires les sympathisants des Tigres tamouls, qui sont rapidement appréhendés. « Il peut arriver que ces informateurs se trompent et la personne arrêtée est alors torturée “pour rien”, mais en général, ils essaient de désigner les bonnes personnes car s’ils induisent trop souvent les militaires en erreur, eux-mêmes auront alors de graves ennuis, d’autant qu’ils s’agit de Tamouls », explique un observateur basé à Vavuniya.
Ce climat de tension est encore attisé par les dissensions internes aux Tamouls. Un mouvement nationaliste opposé aux LTTE, appelé PLOTE [3], est fréquemment montré du doigt pour participer à des opérations paramilitaires contre des personnes que les autorités souhaitent voir « disparaître ».
Le groupe Karuna (voir page 9) est accusé des mêmes exactions, tout comme l’EPDP [4] et d’autres mouvements. Des paramilitaires proches de ces groupes opèrent dans tout le pays, souvent à bord des tristement célèbres « camionnettes blanches » [5]. La région de Vavuniya est l’une de celles où se sont produits le plus de crimes et de disparitions de civils ces derniers mois. « Il y a ici des gens en uniformes civil qui sont utilisés pour faire peur, tuer avec la bénédiction des autorités, souligne un militant des droits humains. Dès qu’une personne est suspectée d’affinités avec les LTTE, elle peut être tuée par les paramilitaires. Ceux-ci demandent parfois de l’argent à des civils, ils leur font comprendre qu’ils seront tués s’ils ne paient pas et qu’ils les feront passer pour des sympathisants des LTTE afin d’éviter toute enquête ».
DES GANGSTERS OPPORTUNISTES
La population civile, terrifiée par ces exactions de l’armée, de la police et des groupes paramilitaires, doit aussi supporter l’impunité de la plupart des gangsters opérant dans la zone tampon. « Des groupes criminels qui n’ont rien à voir avec la politique utilisent ce climat de terreur, ils demandent des rançons en se proclament du PLOTE, du Karuna ou d’autres. Comme tout se passe de façon cachée, il est difficile d’identifier qui est derrière ces agresseurs. La nuit, il arrive souvent que des groupes (parfois de 5 à 10 personnes) débarquent chez vous avec des armes, volent tout, et menacent de vous tuer si vous les dénoncez. C’est d’autant plus terrifiant que la police est parfois liée à ces groupes criminels et/ou paramilitaires et qu’elle les contacte si la victime se plaint… celle-ci recevra alors une nouvelle visite du groupe dans les heures suivantes et sera éliminée ».
Les exactions et tortures sont parfois commises directement par des militaires. Un juriste basé à Vavuniya tente discrètement de réunir des témoignages à ce sujet : « Nous avons plusieurs cas d’hommes arrêtés par des militaires, puis amenés dans la nature, dans la forêt (parfois après passage par un camp militaire) où ils sont battus durant des heures au cours desquelles on ne cesse de leur dire d’avouer qu’ils sont des Tigres tamouls ou qu’ils les soutiennent. Un homme est venu nous trouver récemment, ses orteils étaient très gravement blessés parce que des militaires l’avaient pendu par une jambe durant une journée avant de le relâcher ».
L’impact psychologique de ce climat de terreur est important, notamment sur les enfants. A Vavuniya par exemple, l’armée sri-lankaise tire quasiment chaque jour des obus en direction de la zone tenue par les LTTE. Or, la majorité des habitants ont de la famille ou des amis dans cette zone, les coups de canon qui résonnent lourdement dans la ville leur font à chaque fois craindre que des proches aient été touchés là où les obus atterrissent. Un membre du Syndicat des enseignants tamouls de Ceylan explique les difficultés de donner cours dans ces conditions : « Mon école est située à côté d’un camp militaire. Les bruits de l’artillerie s’entendent très fort dans ma classe, les élèves sursautent, vous imaginez comme c’est difficile de donner cours dans ces conditions ». L’ONG Shade, partenaire de l’Unicef et de MSF à Vavuniya, gère des programmes de soutien psychologiques aux populations, elle signale plusieurs cas de syncopes d’enfants et de fausses couches de femmes enceintes suite au stress provoqué par ces tires d’artillerie depuis les régions urbaines.
La situation des civils est encore pire dans les zones tenues par les Tigres, là où la population doit composer avec des attaques de l’armée sri-lankaise, le recrutement forcé chez les rebelles et des déplacements incessants pour échapper à tout ça. Quelle que soit l’issue du conflit, elle apportera un soulagement pour ces dizaines de milliers de civils.
Samuel Grumiau




