
- Dans le nord-est du Sri Lanka, des policiers inspectent les lieux où a été assassiné S. Suhirda Rajan, un journaliste sri-lankais indépendant. Trincomalee, 24 janvier 2006. © AFP
La reprise des combats avec les Tigres tamouls, fin 2005, a poussé le gouvernement sri-lankais dans une logique nationaliste absolue. Pour le président Mahinda Rajapakse, les choses sont claires : il faut choisir son camp et celui qui ne suit pas le gouvernement dans sa volonté d’en découdre par la guerre est considéré comme un traître. Une majorité de la population cinghalaise (l’ethnie qui constitue environ 74% du pays) soutient le gouvernement en ce sens, conditionnée par des médias qui n’ont d’autre choix que de relayer les positions nationalistes s’ils veulent survivre. Fort de ce soutien populaire, le gouvernement est allé plus loin en se servant de la guerre pour justifier beaucoup de problèmes du pays (y compris économiques) et mettre la pression sur tous les types de contestation. Syndicalistes, journalistes et militants des droits humains ont compris le message et sont de moins en moins nombreux à oser critiquer ouvertement le gouvernement, même sur des thèmes non liés à la guerre.
Les journalistes tamouls qui veulent travailler en toute indépendance sont pris entre deux feux : d’un côté le gouvernement sri-lankais, de l’autre les LTTE, qui n’acceptent eux non plus aucune contestation dans la partie de territoire qu’ils contrôlent encore. Dans son dernier rapport annuel, RSF dénonce la répression du journalisme au Sri Lanka, plus particulièrement dans le nord du pays : « La péninsule de Jaffna (Nord), région peuplée majoritairement de Tamouls, directement administrée par l’armée, est devenue un enfer pour les journalistes, les militants des droits de l’homme et les civils en général. Assassinats, enlèvements, menaces, censure, ont fait de Jaffna l’un des endroits les plus dangereux au monde pour la presse ».
PLUS AUCUN JOURNALISTE SUR LE TERRAIN À JAFFNA
Les professionnels du secteur des médias sont particulièrement exposés aux manœuvres d’intimidation à Jaffna parce qu’ils ne peuvent quitter la péninsule sans autorisation de l’armée (comme toute la population de Jaffna, d’ailleurs). Sept ont été tués à Jaffna depuis début mai 2006, dont quatre employés du journal Uthayan. Son rédacteur en chef n’a pas plus quitté les locaux du journal depuis plus de deux ans, par crainte d’être assassiné. « Jaffna avait une culture des médias très importante, avec 200 journalistes actifs sur le terrain, mais aujourd’hui, plus un seul journaliste n’ose partir en reportage, explique Sunanda Deshapriya, porte-parole de Free Media Movement, un collectif sri-lankais de défense des journalistes. Tous ceux qui l’ont fait ont été tués ou menacés ». Cette répression sans pitié laisse la population à la merci de toutes les exactions des forces gouvernementales et des Tigres tamouls. « J’ai travaillé au Darfour, en Afghanistan et au Kosovo, je n’avais jamais vu une situation aussi désespérée que celle des Tamouls du nord du Sri Lanka recevoir aussi peu d’attention des médias internationaux », confie un employé d’un programme des Nations unies.
Un minimum de 12 personnes travaillant dans les médias ont été assassinées ces 36 derniers mois. Au moins deux auraient disparu alors qu’elles étaient détenues par les forces de « sécurité », tandis que d’autres ont été torturées et arbitrairement détenues en vertu des règlements d’exception qui accordent de grands pouvoirs aux autorités [1]. Le dernier journaliste assassiné est le correspondant à Jaffna du groupe Maharaja Television, Paranirupasingam Devakumar. Dans la soirée du 28 mai 2008, à quelques kilomètres de la ville de Jaffna, des agresseurs non identifiés l’ont frappé à mort avec une arme tranchante alors qu’il rentrait à moto chez lui en compagnie d’un ami, qui est mort à l’hôpital des suites de ses blessures.
Les journalistes tamouls ne sont pas les seuls à vivre dans la crainte. Dans le reste du pays, tous les professionnels des médias sont menacés s’ils remettent en question les informations du gouvernement. L’une des dernières agressions à Colombo a visé Namal Perera, journaliste et responsable des campagnes pour la liberté de la presse au Sri Lanka Press Institute (SLPI). Le 30 juin, six personnes circulant dans une camionnette blanche ont tenté de le kidnapper alors qu’il se trouvait dans un véhicule avec un employé de l’ambassade britannique. Ils ont brisé les vitres de la voiture pour tenter de le kidnapper, mais ont dû battre en retraite suite aux protestations de passants. Comme des dizaines d’autres journalistes sri-lankais, Namal Perera a dû chercher refuge à l’étranger pour échapper à de nouvelles agressions. « Tous ceux qui ont été enlevés ont quitté le pays car on leur a clairement dit de le faire, indique Sunanda Deshapriya. Certains m’ont dit qu’ils avaient été emmenés menottés dans un immeuble de deux étages, qu’on leur a bandé les yeux, qu’on leur a demandé les sources de leurs reportages, qui est derrière tel ou tel numéro de téléphone appelé via leur GSM, etc. Puis, ils menacent : nous savons que ta fille ou ton fils étudie à telle école, qu’elle ou il sort des cours à telle heure… Ils ont très peur de parler quand ils sont libérés ».
S.G.




