
- Lors d’un défilé de mode organisé au Sadabad Palace de Téhéran, une Iranienne exhibe une robe répondant aux critères d’« authenticité historique » et de résistance à la mode occidentale. Téhéran, 5 mars 2007. © AFP / Behrouz Mehri
Plusieurs phases caractérisent l’histoire démographique iranienne. De 1950 à 1986, la très forte croissance démographique de l’Iran, découlant d’une baisse de la mortalité conjuguée au maintien d’un taux de natalité élevé, a multiplié par trois sa population. À partir de 1986, le taux d’accroissement naturel commence à diminuer. L’année 1989 représente une véritable fracture dans l’évolution démographique de l’Iran, qui décide de rationaliser dans sa politique des naissances. Si dans un premier temps, l’Ayatollah Khomeiny a incité à la procréation afin de donner des enfants à la Révolution, la guerre contre l’Irak, les difficultés économiques et la crise pétrolière ont finalement poussé la jeune République islamique à renoncer aux premiers principes. Après avoir été interdite, la contraception fut à nouveau légalisée, donnant à l’Iran un rôle de locomotive pour les autres pays de la région en matière de contrôle de fécondité.
LES NOUVELLES FONDATIONS DE LA SOCIÉTÉ IRANIENNE
Aujourd’hui, l’Iran compte 70 millions d’habitants, pourtant l’explosion démographique du pays n’est plus d’actualité. La République islamique est parvenue à une remarquable maîtrise du taux de natalité : une Iranienne met deux enfants au monde en 2005, contre sept en 1986. À peine une génération aura suffi pour modifier la conception traditionnelle de la cellule familiale, cela tient au taux élevé d’alphabétisation des femmes [1] et à la prise de conscience inhérente, le niveau d’instruction des mères étant le requis préalable à un comportement démographique moderne. Marie Ladier- Fouladi, démographe et spécialiste du monde iranien l’explique : « L’amorce de la transition de la fécondité apparaît pour l’essentiel, comme l’œuvre de ces jeunes femmes plus instruites que leurs aînées (…) dans un contexte social favorable » [2].
En effet, un tel bilan démographique ne peut être le seul fruit d’une politique gouvernementale, aussi incitative soit-elle, mais présuppose que les valeurs de la société iranienne se refondent sur une approche plus moderne. L’urbanisation galopante, le taux d’alphabétisation élevé tant chez les hommes que chez les femmes, l’accès à des moyens d’information variés, la poursuite d’études supérieures (25% de ceux en âge de suivre des études universitaires), le recul de l’âge du mariage, mais aussi une population majoritairement jeune sont autant de facteurs allant vers une remise en cause des structures traditionnelles familiales et sociales. Cependant, la société évolue plus vite que ces lois.
QUAND UN GOUVERNEMENT DÉNIGRE LA MOITIÉ DE SA POPULATION
Ce sont les femmes qui en premier subissent le décalage entre le nouvel Iran qu’elles contribuent largement à redéfinir et le système ancien patriarcal qui les enferme dans le carcan juridique de mineures. Elles se retrouvent confrontées à un statut juridique rétrograde qui continue à nier ces évolutions. Cette situation est aggravée par leur marginalisation dans un système économique qui ne reconnaît pas leur valeur et ne leur permet pas de trouver des emplois à la mesure de leur niveau d’études. Nombreuses sont les Iraniennes qui acceptent mal ces décalages et paradoxes, et qui tombent dans une crise d’identité, étirées entre tradition et modernité. Fragilisées, celles qui, en plus de tout cela, vivent dans des situations précaires, deviennent des victimes de choix devant des fléaux de société comme la prostitution, la drogue, l’HIV.
Le phénomène peut surprendre, mais il est connu du gouvernement qui se refuse à divulguer des chiffres. Sur ce triste registre, on observe une recrudescence du taux de suicide chez les jeunes femmes qui cèdent devant l’impasse. « Les femmes se droguent plus que les hommes, car la pression sociale et économique pèse plus lourd sur elles. Peu de débouchés économiques leur sont proposés et elles sont les premières écartées des emplois en raison de la récession économique », explique Zohren, gynécologiste à Téhéran. Selon un représentant des Nations unies, souhaitant garder l’anonymat, 6% de la population utilise des drogues, symptôme d’une fracture importante d’une partie de la population en recherche de repères.
Si l’on s’en tient aux indicateurs de développement humain habituels, l’Iran fait office d’excellent élève et se démarque en tant que société moderne dans la région. Mais une lecture en filigrane nous donne un autre regard sur les changements de la société iranienne : la population réclame une transition démocratique comme conséquence naturelle de la transition démographique, au risque de dériver.
Y. H.




