
- Rue Enqelab (« Révolution ») à Sanandaj, capitale du Kurdistan iranien. Le Kurdistan est considéré comme une province « délicate » par les autorités iraniennes en raison de certains mouvements indépendantistes. Sanandaj, juin 2008. © Yasmina Hamlaoui
Le réveil a été brutal pour de nombreuses femmes qui avaient soutenu la Révolution de 1979. « Nous n’avons pas compris ce qui s’était passé, c’est comme si nous étions sorties d’un petit puit pour tomber dans un plus grand », c’est par ces mots que Ziba, artiste à Téhéran, décrit le passage de l’Iran répressif et autoritaire de Mohammad Reza Shah Pahlavi à l’Iran tyrannique et ségrégationniste de Khomeiny. Le 8 mars 1979, seulement un mois après l’instauration de la République islamique, les femmes manifestaient dans les rues de Téhéran contre l’application de la Charia (loi islamique). La réplique, sans équivoque, ne se fit pas attendre. « Une campagne massive de purification » [1], dans les secteurs privés comme publics, fut lancée à l’encontre des femmes considérées comme trop modernistes ou laïques : licenciements, préretraites et migrations, jusqu’aux comités de purification – paksâzi – créés pour poursuivre cet écrémage. L’ayatollah Khomeiny renvoya les Iraniennes dans leurs foyers, afin qu’elles y reprennent une condition de femme « conforme » aux valeurs de l’Islam, du moins telles que revendiquées par le clergé iranien. Non sans les avoir préalablement remerciées de leur soutien : « Nous fûmes témoins de la révolte de nos femmes musulmanes lors de notre Révolution (…). Ces femmes sont descendues dans la rue, se sont révoltées, ont versé leur sang et certaines sont mortes pour que notre révolution soit victorieuse » [2].
RETOUR SUR UNE RÉVOLUTION DÉTOURNÉE
Par leur présence au sein de la Révolution de 1979, les Iraniennes revendiquaient un rôle dans l’espace sociopolitique, qui ne soit plus soumis aux distinctions de genre et de générations.Leurs rassemblements dénonçaient haut et fort un féminisme que Reza Shah s’était approprié, un féminisme qui n’avait bénéficié qu’à quelques poignées de femmes et n’avait pas réussi à mettre fin aux traditions patriarcales.
Dans le cadre de ce que l’on désigne comme la Révolution blanche, le Shah opéra pourtant, en 1962-63, un vaste programme de modernisation et de laïcisation forcée, au sein duquel un ensemble de réformes était destiné aux femmes, comme le droit de vote. Dès 1963, les « réformes venues d’en haut », telles que les définit l’iranologue Bernard Hourcade, furent marquées par des manifestations de masse. Pour le monarque, la laïcisation se définissait comme le pendant de la modernisation et, sur cette considération, il obligea les femmes à se dévoiler dans les lieux publics. Cette contrainte fut vécue comme une violence psychologique et un affront aux croyances de tout un pan de la population. Reza Shah poursuivit néanmoins la libéralisation forcée des femmes par la Loi de la protection de la famille adoptée en 1967 révisée en 1975 : service militaire obligatoire pour les femmes célibataires, restriction de la polygamie (nécessité de l’accord préalable de l’épouse), élévation de l’âge de la majorité de 15 à 18 ans pour les femmes, droit de demander le divorce pour les épouses, droit à l’avortement, droit d’accès à des fonctions traditionnellement dévolues aux hommes dans le domaine juridique, dans les forces armées et de police… Les motivations profondes de Reza Shah trouvaient leurs racines dans sa volonté de gagner la sympathie des pays occidentaux en intégrant la promotion de la femme dans le processus de développement du pays.
Azadeh Kian-Thiébaut, chargée de recherches au CNRS, évoque un « féminisme d’État » qui hésitait entre conservatisme et émancipation, et dont les causes profondes d’échec reposaient sur l’absence de campagne de conscientisation de la population. Les réformes statutaires furent lancées sans véritable volonté de changement des mentalités traditionalistes et patriarcales. Dans une interview accordée en 1979 à la journaliste italienne Oriana Fallaci, le Shah exposa sans complexe sa conception de la femme et, intrin- sèquement, les limites de sa politique forcée de modernisation : « Vous (les femmes) êtes l’égale de l’homme aux yeux de la loi mais ; excusez-moi de vous le dire ainsi, certes pas en capacité ». Pour preuve, à la veille de la Révolution, de nombreuses femmes ne connaissaient pas leur droit à l’avortement et 60 % des Iraniens étaient encore analphabètes malgré les armées du Savoir [3] qui sillonnaient les campagnes.
La dégradation de la spécificité culturelle iranienne a été l’un des thèmes récurrents utilisé afin de fédérer la population autour de la destitution de Mohammad Reza Shah Pahlavi. L’islam chiite fut dès lors désigné comme porte-drapeau de la singularité iranienne et, par son truchement, celui de la Révolution de 1979.

- Une militante de la Campaign for Equality manifeste dans le Parc Daneshjoo contre le maintien en détention de Maryam Hosseinkhah et Jelveh Javaheri. Téhéran, 13 décembre 2007. © Arash Ashoorinia, www.kosoof.com
Shoreh, sociologue installée à Téhéran, le résume en ces mots : « Depuis l’époque Qadjar, les Iraniens ont subi “une acculturation forcée” accompagnée d’une “déculturation iranienne”. C’est ce que beaucoup dénoncèrent en descendant dans la rue, et les femmes, malgré la Loi sur la protection familiale, en faisaient partie ». L’ayatollah Khomeiny a su capter le sentiment d’infériorité du peuple qui rejetait en bloc la domination culturelle et politique de l’Occident sur l’Iran, alors assimilée à de l’impérialisme.
TRENTE ANNÉES D’ISLAM POLITIQUE
Si, en 1963, l’ayatollah Khomeiny dénonce le droit de vote des femmes en tant qu’hérésie, il se ravise très vite afin d’obtenir le soutien des Iraniennes, et leur fit miroiter la liberté attendue : « Les femmes sont libres dans la République islamique de choisir leurs métiers, leur avenir, et leurs vêtements » [4]. Mais ce que la Constitution de la République islamique de novembre 1979 concède en garantissant les droits de la femme « dans tous les domaines », elle le reprend aussitôt en soumettant l’ensemble des droits accordés à « l’observance des préceptes islamiques », terminologie donnant libre cours aux interprétations restrictives et discriminatoires des autorités conservatrices. La République islamique s’empresse d’ailleurs de combler ce flou juridique en légiférant sur le droit des familles et celui des femmes perçues comme garante de la cohésion familiale et sociale. Les Iraniennes sont dès lors soumises à une conception rétrograde de la structure de la société, conception qui s’organise autour du corps familial sacralisé. Certes, la population féminine n’est pas totalement écartée de l’organisation sociale et économique du pays, elle n’est pas non plus interdite de travail et les écoles lui sont ouvertes. Toutefois, le gouvernement adopte de nombreuses mesures à double tranchant afin d’inciter les femmes à rester dans leurs foyers après un accouchement, de les orienter vers des études plus « féminines », ou encore de les diriger vers des emplois à mi-temps.
La jeune République ne cache pas qu’elle préfère cantonner les femmes à la sphère privée, en tant que mère ou épouse. Ce rôle se présente comme une coquille vide puisque n’y sont attachées que des obligations, tandis que les droits tombent dans l’escarcelle du père ou de l’époux. Ainsi l’époux dispose d’un droit unilatéral au divorce en même temps qu’une pleine autorité parentale, il réacquiert le droit à la polygamie sans nécessité de l’accord préalable de l’épouse, les femmes héritent de la moitié de la part cédée aux hommes. Que ce soit pour le prix du sang [5], les questions d’héritage ou en matière de témoignage juridique – affaires financières et familiales-, une femme vaut la moitié d’un homme. De plus, une épouse ne peut quitter le pays ou même son foyer sans l’autorisation de son mari.
Trente années se sont écoulées, trente années d’un régime dont le modèle d’organisation sociale accordant aux hommes l’autorité dominante, ne peut paradoxalement être maintenu qu’avec le soutien des femmes. Pour autant, la situation n’est pas restée figée, et peu à peu les Iraniennes se sont évertuées à remplir cette coquille vide par un niveau d’instruction plus élevé que celui des hommes. Ce récent déséquilibre éducationnel en faveur des femmes inquiète d’ailleurs le clergé iranien qui craint que la population féminine ne continue sa révolution là où elle l’avait abandonnée.
Yasmina Hamlaoui





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