
- Un groupe de jeunes aidés par le HCR rejoue, dans un spectacle de danse de rue, l’enlèvement d’un de leurs amis par un groupe armé dans la région de Barrancabermeja. Plus de 2 millions de Colombiens sont des déplacés. Octobre 2002. © UNHCR/P. Smith
Le 31 mars dernier, Amnesty International accueillait à Bruxelles Liliana Uribe, avocate et défenseure colombienne des droits humains. Depuis 1993, année où, avec d’autres, a fondé la Corporación Jurídica Libertad à Medellín, elle s’occupe des victimes de la violence et des violations des droits humains en Colombie : syndicalistes, défenseurs, familles de victimes des paramilitaires, etc. Cela, elle le fait au péril de sa sécurité et de sa vie, comme de celle de sa famille. En 2002, par exemple, elle a dû quitter le pays pendant plusieurs mois suite à des menaces de mort, après avoir défendu en justice la famille d’une victime des groupes paramilitaires.
Devant un parterre d’une cinquantaine de militants et de journalistes, Liliana Uribe a ainsi eu l’occasion de présenter un panorama assez sombre de la crise humanitaire et de la situation des droits humains en Colombie. S’il est vrai que certains « indicateurs » de violations des droits humains semblent avoir diminué ces dernières années en Colombie (on songe essentiellement aux enlèvements et aux assassinats), d’autres indicateurs révèlent quant à eux une détérioration de la situation. Liliana Uribe en veut pour preuve les exécutions extrajudiciaires. Un rapport intérimaire a été élaboré par une mission Internationale indépendante composée d’experts internationaux, soutenue par les Nations unies et présente en Colombie en octobre 2007. De ce rapport, il ressort que 955 exécutions extrajudiciaires ont été recensées depuis l’arrivée au pouvoir du président Uribe en 2002, tandis que, plus grave, le chiffre réel est certainement bien supérieur, d’autant que l’évolution observée en 2007 est clairement à la hausse. Une évolution tout aussi inquiétante est relevée pour ce qui concerne les détentions arbitraires ou les menaces de mort.
Liliana Uribe était accompagnée d’une autre défenseure colombienne des droits humains, Claudia Erazo, avocate travaillant pour la Corporación Jurídica Yira Castro. Elle s’est quant à elle plus longuement étendue sur le drame des personnes déplacées, c’est-à-dire les réfugiés restés à l’intérieur des frontières colombiennes. Pour rappel, la Colombie est le deuxième pays au monde au classement des personnes déplacées, juste derrière le Soudan… Maître Erazo a également évoqué longuement la question de l’impunité générale qui continue à régner dans le pays.
« Le président Uribe voudrait faire croire qu’avec la démobilisation des paramilitaires et la loi Justice et Paix, l’impunité recule dans le pays », souligne-t-elle. « Faut-il rappeler que, sur les 35 000 paramilitaires ayant bénéficié des lois organisant leur démobilisation, seuls environ 2 700 remplissaient les conditions pour être jugés, tandis que dans les faits seulement environ 400 seraient détenus de façon provisoire et une centaine auraient comparus devant la justice ? Malgré cette pseudo démobilisation et en dépit des déclarations du président Uribe pour qui ‘il n’y a plus de paramilitaires en Colombie’, aussi bien l’ONU que l’OEA reconnaissent que les groupes paramilitaires continuent de sévir (mais le plus souvent sous d’autres noms). »
Le débat qui s’en est suivi à Bruxelles a été pour le moins animé. Un journaliste a ainsi accusé Amnesty International « de ne jamais parler des FARC ». Un communiqué récent dans lequel AI dénonce les abus et violations des FARC a pourtant rapidement coupé court à cette accusation.
Ainsi, Amnesty International estime qu’en vertu du droit international humanitaire, il est expressément interdit à des belligérants de prendre des otages (ce qui constitue un crime de guerre) et que, par conséquent, les FARC (ainsi que l’ELN, Armée de libération nationale) doivent libérer sans délai et sans condition les otages. De même, Amnesty ne s’oppose pas à la libération de membres des FARC condamnés et purgeant leur peine. En revanche, l’organisation reste opposée à tout accord qui engloberait des guérilleros soupçonnés d’avoir commis de graves atteintes aux droits humains ou des crimes de guerre qui n’ont pas été jugés.
Cette précision étant faite, Claudia Erazo et Liliana Uribe ont à leur tour rappelé que c’était le gouvernement colombien (et pas les organisations de défense des droits humains) qui s’acharnait à ne présenter qu’une partie du problème. Présent récemment à Genève pour participer aux travaux du Conseil des droits humains des Nations unies, le vice-président colombien Francisco Santos a circonscrit sa vision du conflit colombien à la question des FARC, en omettant totalement les violations commises par les paramilitaires et les agents de l’État, alors qu’environ 70 % des violations leur sont imputables.
« La libération d’Ingrid Betancourt – et de tous les otages détenus par les FARC – est une exigence que nous partageons complètement », a dû rappeler Liliana Uribe. « Leur drame, toutefois, ne saurait cacher les autres violations des droits humains en Colombie. Le gouvernement voudrait faire croire que les choses vont mieux et qu’il n’y aurait plus de paramilitaires. Ce n’est malheureusement pas vrai. Tant la réalité observée sur le terrain que les chiffres indiquent que la crise des droits humains en Colombie se poursuit de plus belle ».
Claudio Guthmann (avec P.F.)




