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RDC - « Au Congo, les initiatives proviennent des femmes »

vendredi 4 avril 2008

Françoise Guillitte, responsable du programme Droits des femmes pour AIBF, s’est rendue en mission dans l’est du Congo, à l’initiative du Secrétariat International (SI) d’Amnesty. But de l’opération : collecter un maximum d’informations concernant l’état des droits humains et plus particulièrement ceux des femmes et des enfants soldats... Rencontre.


Françoise, tu es partie en mission dans l’est du Congo à l’initiative du Secrétariat International d’Amnesty. Quel était le but de cette visite qui s’est déroulée du 15 février au 6 mars 2008 ?

En réalité, le Secrétariat International d’Amnesty organise deux missions en République Démocratique du Congo chaque année. Le but est d’accompagner Andrew Philip, le chercheur spécialisé sur les thématiques propres à ce pays. Dans le cadre de la mission à laquelle j’ai participé, il s’agissait, à peine un mois après la conférence sur la paix dans l’est du Congo organisée le 23 janvier à Goma (NDLR – la conférence, qui a réuni des représentants de la plupart des partis politiques et des milices, a permis d’arriver à un accord concernant un cessezle- feu effectif, un retrait militaire et le déploiement de casques bleus dans les zones sensibles pour y protéger la population civile), de s’intéresser à la situation des populations civiles, des personnes déplacées, des enfants soldats et des femmes victimes de violences sexuelles dans une région du pays encore secouée par de violents affrontements entre les milices et l’armée régulière. J’ai donc été conviée en raison de mon expertise à propos des femmes victimes de violences sexuelles et des enfants soldats. Plus globalement, le but de la mission était d’accumuler assez d’informations de première main afin de pouvoir produire un rapport et de faire par la suite une série de recommandations au gouvernement congolais ainsi qu’aux pays occidentaux et ce dès le mois de mai.

En quoi a consisté ton travail sur place ?

Nous avons tout d’abord rencontré les autorités locales. Il faut savoir à ce sujet qu’Amnesty ne fait jamais de visites « surprises » et que notre organisation s’annonce toujours aux autorités... Une fois celles-ci rencontrées, nous avons eu différentes réunions avec les gens travaillant sur le terrain, comme la MONUC (NDLR – la mission des Nations Unies en République Démocratique du Congo) ou les activistes des droits humains.

Quel était le but de ces rencontres ?

Notre volonté était bien évidemment de se faire une idée de la situation sur le terrain avant de mener nos propres investigations. La MONUC, par exemple, disposait de précieuses informations sur l’état de dangerosité de certaines zones, de certaines routes. La République Démocratique du Congo est un pays en guerre... Il faut donc prendre ses précautions avant de partir en promenade...

Tu parles de « nos propres investigations »... Peuxtu nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Il faut savoir que les autorités congolaises avaient un message à faire passer à propos des sujets auxquels nous nous intéressions. Notre mission était de l’entendre mais, bien entendu, par après, de nous faire aussi notre propre opinion, d’aller voir ce qu’on ne voulait peut-être pas nous montrer...

Et qui était ?

Des victimes... Beaucoup... Nous avons été les rencontrer en essayant de nous faire accepter, ce qui n’a pas toujours été évident. Ces gens sont dans le dénuement le plus total et il a été complexe de leur expliquer que nous n’étions pas une organisation humanitaire, que nous n’avions pas de médicaments, pas d’argent, pas de matériel à leur donner, mais que nous étions là pour recueillir leurs témoignages afin de pouvoir faire connaître la situation dans laquelle ils se trouvent au reste du monde, à la communauté internationale, et pour que, surtout, justice soit faite. La population est victime d’atrocités dues aux combats, aux milices ou à l’armée et se tait parce que, si elle parle ou si elle réagit, elle risque de graves représailles. Pour donner un exemple, les milices ont toujours tendance à monter leur campement près d’un village qu’elles peuvent ainsi visiter la nuit venue pour le piller ou venir violer les femmes. Si les villageois se laissent faire, ils survivent. S’ils réagissent, ils risquent leur vie. Il faut savoir qu’en République Démocratique du Congo, c’est la loi de la gâchette. Le système judicaire est en rade par manque de moyens et l’impunité règne...

Tu parles des femmes victimes de violences sexuelles. Quelle est la situation ?

Elle n’est heureusement plus comparable à ce qu’on avait encore pu voir en Ituri l’année passée, même s’il nous a été impossible de trouver des chiffres fiables. Cependant, il ne se passe pas une nuit sans qu’on apprenne qu’une femme a été violée. Et comme je l’ai déjà dit, le problème réside dans le fait que les auteurs de ces viols sont non seulement membres des milices ou de l’armée, mais également de la population civile.

Est-ce que ces viols ont une « raison d’être » ? On a beaucoup parlé du viol comme arme de guerre...

C’est vrai. Cependant, ici, ma réponse sera nuancée. On peut parler de viol comme arme de guerre si l’on envisage la situation que j’ai évoquée un peu plus tôt concernant ces milices qui exploitent et pillent les villages. Dans ce cas, il s’agit clairement d’une arme de déstabilisation de la communauté villageoise. Si celle-ci se révolte, ou bien pour seulement la dissuader de le faire, on va la punir ou l’effrayer en s’attaquant, par exemple, aux femmes et en les violant. Par contre, pour ce qui est des civils violant leurs voisines, on se trouve « juste » en présence d’un crime commis en toute impunité. En fait, il n’y a plus de règles de droit en République démocratique du Congo, plus de cadre juridictionnel. Vu que le système judicaire ne fonctionne pas, les violences sexuelles ne sont pas réprimées, et chacun peut se dire « allons-y »... Nous avons recueilli des témoignages de femmes, parfois très jeunes (NDLR - jusqu’à 13 ans) ayant subi des atrocités quelques fois difficiles à entendre... Certaines ont été, et c’est surtout le fait des milices, véritablement torturées au point de finir par en mourir... Mais que voulez-vous ? Les magistrats ne sont pas payés, manquent même de stylos et de papier et les juges d’instruction doivent payer eux-mêmes les moto-taxis qui les amènent sur les lieux de certains crimes, alors qu’ils ne sont euxmêmes déjà pas riches. Les policiers, quant à eux, disposent d’un salaire de 12 dollars par mois, une misère. Dans ces conditions, il n’est pas possible d’avoir une justice qui fonctionne...

Personne ne vient en aide à ces femmes ?

Si, elles-mêmes. Elles ont une volonté incroyable de s’en tirer. Partout à l’entrée des villages, on peut lire des pancartes affichant « Association de Femmes pour la Paix », « Collectif de femmes solidaires », « Solidarité féminine », etc, etc. Vu qu’il n’y a rien, vu qu’il n’y a aucune structure, aucune infrastructure, elles font beaucoup de choses par elles-mêmes, elles s’organisent en petites associations, en petites communautés, parce que c’est la seule façon de s’en sortir. Nous avons ainsi rencontré une femme, déjà violée à deux reprises, qui a fini par ouvrir, chez elle, un espace où les femmes victimes de violences sexuelles peuvent venir se rencontrer, se parler, se réconforter. Elle s’est organisée pour recevoir des médicaments, elle fait de la sensibilisation, elle entretient un petit champ communautaire... Là, les femmes peuvent souffler quelques jours, reprendre le dessus. Il faut savoir qu’il y a une terrible stigmatisation des femmes violées. Leurs maris les rejettent... Elles sont donc doublement victimes... Mais elles se battent...

La volonté est donc là...

La volonté du peuple, oui.

As-tu l’impression que la communauté internationale s’est désintéressée de la situation en République démocratique du Congo et qu’il y a eu une sorte de désinvestissement après les élections qui s’étaient plutôt bien déroulées en juillet (NDLR – élections législatives) et octobre 2006 (NDLR – élections présidentielles) ?

Dans un premier temps, la communauté internationale a donné beaucoup d’argent, mais elle a laissé le gouvernement congolais gérer ces fonds, lesquels ne sont que rarement parvenus aux victimes et aux associations de terrain. De surcroît, pour revenir à la problématique des viols et lier cela à la question de l’argent, je crois que les autorités s’intéressent beaucoup plus au potentiel économique de la région, très fertile et riche en minerais, plutôt qu’à la problématique des femmes violées.

Et pour la question des enfants soldats ?

Il faut savoir qu’il y a eu un programme, le programme DDR (NDLR – Désarmement, Démobilisation, Réinsertion), qui a été mis en place. Celui-ci avait pour but de démobiliser les milices et de les réinsérer au sein des troupes gouvernementales... Pour nous, ce système a connu beaucoup de défaillances... Dans la pratique, un grand nombre d’enfants soldats, qui étaient membres des milices, ont été placés dans des CTO (NDLR – Centres de transit et d’orientation) au sein desquels on tente de leur redonner un certain cadre en leur offrant une scolarité de base, en pratiquant une vie en communauté, entre enfants... Le problème réside dans le fait que beaucoup de ces enfants n’ont qu’un souhait : rentrer chez eux pour aider la famille, ce qu’ils font très souvent. Mais une fois rentrés au village, les milices les enlèvent, parfois même jusque dans les écoles, et les enrôlent à nouveau de force. C’est un cycle sans fin, d’autant plus que ces jeunes, après les horreurs qu’ils ont vues et qu’ils ont commises, ont perdu certains repères. Les travailleurs sociaux sur place, malgré toute leur bonne volonté, ont fort à faire avec cette violence refoulée mais qui revient régulièrement à la surface au travers, notamment, des récits des enfants…

Sur quoi allez-vous insister dans les pages du rapport ?

Nous allonrs insister sur l’absolue nécessité de protéger les populations. Au travers de témoignages collectifs, cela apparaîtra aisément. Nous allons également émettre des revendications précises comme l’application du droit, l’arrêt de l’impunité, l’octroi de moyens pour venir en aide aux femmes victimes de violences et la protection des activistes des droits humains.

Un souhait pour conclure ?

Oui… Ce pays, c’est un peu le mien, puisque j’y suis née… Pour moi, c’est naturellement le plus beau pays du monde… J’aimerais juste que les autorités de la République démocratique du Congo se rendent compte que pour le reconstruire et revenir à la paix, il faudra aussi investir dans la protection des femmes en leur donnant voix au chapitre.

Propos recueillis par Julien Winkel

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