Le syndicat japonais fait plus souvent office d’annexe du service du personnel que de véritable porte-parole des employés. Cette vision du syndicalisme mérite d’autant plus d’attention qu’elle s’est déjà diffusée dans le reste du monde à travers la réussite modélisée de certaines de ses grandes entreprises (lire l’encadré). Elle tend à s’imposer au sein des instances onusiennes, notamment l’OMC (Organisation mondiale du commerce), ce qui n’est pas très surprenant, mais aussi, et c’est plus gênant, à l’OIT (Organisation internationale du travail) de par son statut de représentation tripartite (gouvernements, employeurs et travailleurs), et parce que le Japon y exerce une influence proportionnelle à sa contribution financière.
Enfin, cette conception d’un syndicalisme consensuel, hostile à toute négociation conflictuelle incluant le recours à la grève ou d’autres réactions collectives de la part des employés, tend également à s’imposer parmi de grandes fédérations syndicales, non sans tension avec les responsables syndicaux qui envisagent différemment leur rôle. La montée en puissance de la Chine au niveau mondial ne risque pas de corriger cette tendance, bien au contraire. Néanmoins, comme toute société démocratique garantissant la liberté d’expression, le Japon a suscité lui-même ses propres « anticorps » contre ce virus antisyndical.
Les premières formations syndicales au Japon virent le jour à la fin du XIXe siècle, à peu près à la même époque qu’en Europe et en Amérique du Nord. Il faut toutefois attendre la Constitution de 1947 pour que la liberté syndicale soit pleinement garantie. La confédération Sanbetsu, proche du Parti communiste, n’en fut pas moins très vite décimée par une vaste « purge rouge », dans un contexte tendu par la guerre de Corée. La confédération Sôhyô, créée en 1950, proche du Parti socialiste, prit le relais d’un syndicalisme indépendant et revendicatif sur les questions salariales, l’anti-nucléaire et le pacifisme. Les grèves se succédèrent dans les grandes entreprises privées (acier, charbon, chimie, automobile…). La dernière grande grève se déroula en 1960, à la mine de charbon de Miike, sur l’île de Kyûshû.
Par la suite, le coopérationisme prôné par la confédération Dômei s’est imposé pleinement, éliminant pratiquement toute éventualité de grève dans les entreprises privées, si l’on omet quelques mouvements minoritaires durant l’effervescence sociale générale des années 1968-1972.
Entre la fin des années 60 et le milieu des années 80, il y eut un sursaut de la part des syndicats des services publics qui constituaient la dernière assise populaire de la Sôhyô. Le syndicat des chemins de fer tenta ainsi de s’opposer à la privatisation, mais dans une société désormais absorbée par la consommation de masse, les cheminots furent stigmatisés comme des fonctionnaires paresseux par une campagne médiatique bien orchestrée et la privatisation fut achevée en 1987. Deux ans plus tard, la Sôhyô rendait les armes et fusionnait avec sa rivale, la Dômei, pour former la Rengô en 1989.
Celle-ci revendique aujourd’hui plus de 6,5 millions d’adhérents. C’est elle qui est censée représenter les travailleurs japonais à l’OIT et dans les grandes confédérations internationales comme la CSI (Confédération syndicale internationale). Mais la plupart de ses cadres partagent les mêmes valeurs coopérationistes que les grands dirigeants d’entreprise, voire un train de vie comparable, et sont donc plus enclins à répercuter les arguments de la direction que ceux des travailleurs. Ainsi, malgré ses déclarations, la Rengô ne réussit guère à fédérer les travailleurs précaires, qui représentent aujourd’hui plus de 20 % de la population active. La Rengô ne défend plus guère les enseignants que le ministère de l’Éducation veut forcer à chanter l’hymne à l’empereur et à saluer le drapeau national hinomaru, sous peine de sanctions et de licenciement [1].
Résistances
Parallèlement, depuis le milieu des années 80, de nouvelles organisations syndicales se sont fait jour. Certes elles sont encore minoritaires, mais beaucoup plus dynamiques que la Rengô, mieux ancrées dans le tissu associatif local, notamment avec le bureau d’Amnesty International à Tokyo, et par de tel biais, en lien avec la société civile d’autres pays, particulièrement en Asie. Parfois elles réussissent même à faire bouger la Rengô grâce à des initiatives originales, en particulier sur les questions de santé publique relatives au travail ou aux politiques industrielles. Ainsi, en 2006, ces syndicats sont parvenus à empêcher un projet de loi visant à déréguler les heures de travail supplémentaires, en impliquant la Rengô et plusieurs partis politiques (Parti démocrate, Parti social-démocrate et Parti communiste), et en fédérant le mouvement social qui s’était développé depuis les années 90 autour des familles de victimes de karôshi (mort brutale par surmenage de travail : infarctus, embolie cérébrale…) ou de karôjisatsu (suicide dû à un surmenage de travail).
Depuis 2005, à la faveur d’un scandale et grâce à vingt ans de lutte au niveau local avec les victimes de l’amiante, ces syndicats ont réussi à susciter une vaste campagne médiatique (analogue à celle que connut la France en 1995-1996) permettant d’aboutir à une interdiction complète de l’amiante en 2006 et visant à obtenir un système d’indemnisation digne de ce nom. L’enjeu est d’importance pour le reste de l’Asie puisque, alors qu’elle tendait à décliner, la consommation d’amiante a repris depuis 2000 dans des proportions dantesques (la Chine est aujourd’hui le premier consommateur mondial, devant l’Inde), augurant à terme d’une épidémie encore plus importante que celle qui frappe aujourd’hui l’Europe et l’Amérique du Nord.
Dans cette course contre la mort, les nouveaux syndicats japonais ont su affirmer la force fondamentale de la liberté syndicale pour déjouer le chantage à l’emploi, faire valoir l’exercice du droit syndical comme droit à un environnement sain, non pollué.
Il s’agit là d’une question vitale pour un très grand nombre de personnes à travers le monde. Toutefois, elle est encore loin de faire l’unanimité dans les pays européens eux-mêmes, où l’on a encore beaucoup trop tendance à fermer les yeux sur l’exportation de matières toxiques selon le principe que ce qui est désormais mauvais pour notre santé peut être bon pour le développement économique des pays en voie de développement.
Paul Jobin, maître de conférences à l’Université Paris-Diderot
Japon - Les syndicats entre pression et renouveau
vendredi 4 avril 2008
Au Japon prédomine aujourd’hui une conception exclusive et étouffante d’une harmonie forcée entre l’employeur et l’employé, avec la complicité des syndicats. Mais quelques formations minoritaires continuent de lutter, notamment sur les questions de santé publique.
Notes
[1] Cf. la pétition : vpress.la.coocan.jp/nezu-french.html.




