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« La nuit je mens »

mardi 4 mars 2008

Depuis 1988, l’Espace-P revendique une normalisation des conditions de travail dans le secteur du commerce du sexe. Amnesty a pu suivre une équipe de l’Espace-P au cœur même de ce marché.

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À la recherche du chaland. Quartier de la Place de l’Yser. Bruxelles, février 2008. © Bruno Brioni


Dans la petite rue des Plantes, à Schaerbeek (Bruxelles), quelques néons rouges illuminent le trottoir plongé dans la nuit. Les bureaux de l’Espace-P se trouvent au cœur du marché du sexe. Autour d’un thé chaud, l’équipe se prépare pour sa ronde nocturne hebdomadaire. Fabian, assistant social, et Aline, stagiaire, se rendront dans le quartier de la Place de l’Yser où la prostitution de rue bat son plein. Dans leurs sacs : préservatifs et matériel « propre » pour les toxicomanes.

À quelques centaines de mètres, rue Van Gaver, dans le quartier de la Place de l’Yser, deux jeunes filles discutent devant un hôtel de passe. « Au début, les filles pensaient que nous étions des policiers en civils et avaient peur de nous. Les rafles sont monnaie courante dans le quartier. Lorsqu’elles se sont rendu compte que nous étions là pour les aider, leur attitude a changé. Il faut plusieurs années avant de pouvoir créer un lien de confiance », précise Fabian.

Un ange doré sur un fond rouge orne l’entrée d’un hôtel de passe. Sur l’autre trottoir, Jessica(1), d’origine moldave, nous raconte son histoire sans détour : « Je suis en Belgique depuis six ans. J’ai quitté la Moldavie pour gagner ma vie, après avoir lu une offre d’emploi dans le journal. Je ne pensais pas que c’était pour ce métier. Je suis tombée directement sous l’emprise de maquereaux albanais. Nous nous sommes souvent déplacés et, très vite, j’ai été violée, à plusieurs reprises. Ils ont été jusqu’à se rendre dans ma famille pour voir si j’avais un enfant. Physiquement et psychologiquement, ils vous cassent pour faire ce qu’ils veulent de vous. Un jour, ils ont été arrêtés alors que nous étions en Turquie. Après, je me suis rendue en Italie quelques mois. Aujourd’hui, je travaille seule. Quand on me pose une question, je dis que j’ai un maquereau albanais... Ça fait tout de suite peur et on me fiche la paix. J’ai un enfant de neuf ans. Je ne l’ai plus vu depuis quatre ans. Pour revenir en Belgique, je dois payer plus de 5000 e pour avoir des faux papiers... Il n’y a pas beaucoup de clients. Je suis là depuis 16h00 et je n’en ai pas eu un seul. C’est à cause des nouvelles arrivées de Bulgarie et qui demandent trop peu... »

Pourquoi ne pas retourner en Moldavie auprès de son fils ? À cette question, Jessica répète : « Ma vie est finie là-bas. Je suis heureuse ici. Pour moi c’est un métier comme les autres. Un de mes clients est devenu mon petit ami. Nous sommes ensemble depuis quatre ans. Les contacts que j’ai avec l’Espace-P m’ont permis d’avoir plus confiance en moi. Depuis deux ans, j’écris mon histoire. Grâce à eux, j’ai rencontré un écrivain qui m’a aidée... J’espère terminer mon livre bientôt. » Après ces épreuves, comment trouver encore la force de vivre ? Pleine de lucidité, Jessica répond : « Je trouve la force quand je vois qu’il y a des gens qui souffrent où qui ont encore plus souffert que moi. » (2)

Rue des Commerçants, face à un autre hôtel, les filles attendent au milieu de travestis venus d’Équateur. Les voitures passent et repassent... Tara est Albanaise et vit en Belgique depuis neuf ans. Son parcours ressemble fort à celui de Jessica. « En quittant mon pays, je ne savais pas que j’allais faire ce métier. J’étais très amoureuse de l’homme avec qui j’étais et qui m’a poussée par la suite à faire ce métier. Au début, je faisais des nettoyages en Italie et ensuite il m’a amenée ici. J’ai grandi dans cette rue, je suis là depuis l’âge de 17 ans. À la fin, tu t’habitues, tu deviens comme une machine. Avec l’argent que je gagne, j’ai acheté une maison pour ma famille en Albanie. Ils ne connaissent pas mon métier. Je voudrais faire autre chose, mais je ne sais pas comment faire... » Émue par ses propos et ses souvenirs, Tara nous demande d’arrêter l’interview.

En sortant de l’hôtel, le froid nous agresse. Les filles grelottent et fument cigarette sur cigarette pour se réchauffer. Au coin, emmitouflée dans une veste, Nathalie, l’une des rares Belges, attend le chaland. Excédée, elle résume : « Je connais le quartier depuis 35 ans. J’aurais mieux fait de ne jamais le connaître... »

Bruno Brioni

(1) Afin de préserver l’anonymat des témoignages, les prénoms ont été modifiés.

(2) Le film Sex Traffic de David Yates, produit par la BBC en 2004, retrace de manière remarquable le parcours de ces jeunes filles venues de l’Est.

Espace P, rue des Plantes 116 - 1030 Bruxelles, Tél./Fax : 02 219 98 74 (http://www.espacep.be)

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