
- Lieu de travail. Quartier de la Place de l’Yser. Bruxelles, février 2008. © Bruno Brioni
En Belgique comme dans d’autres pays européens, la traite des êtres humains (TEH) à des fins de prostitution existe depuis des décennies, mais c’est vers le début des années 90 qu’elle éclate au grand jour, entre autres suite à la parution d’un livre(1) qui a débouché sur une commission d’enquête parlementaire. Une législation protégeant les victimes qui coopèrent avec la Justice est ensuite adoptée en 1995 (voir page 7). Treize ans plus tard, le constat n’a pourtant guère changé : en Belgique, des centaines de prostituées demeurent victimes de la TEH et les statistiques sont toujours aussi imprécises sur le nombre de prostituées contraintes ou non à exercer « le plus vieux métier du monde » (2). Et, côté politique, il n’existe toujours pas de vision commune sur la manière de lutter efficacement contre l’exploitation des prostituées. Chaque autorité communale adopte sa propre politique, allant de l’indifférence à la répression « tolérance zéro », en passant par la complaisance, voire la perception de taxes sur les vitrines (2500 e par an et par fille dans la célèbre rue d’Aarschot, dans la commune bruxelloise de Saint- Josse). Certaines communes ne s’intéressent à la prostitution que lorsqu’elle devient visible en rue, d’autres essaient de la limiter « dans une certaine zone et sous surveillance policière » (comme à Anvers).
L’origine des victimes de TEH et de leurs proxénètes a évolué ces dernières années, tout comme leurs relations. Le rapprochement puis l’intégration dans l’Union européenne (UE) de pays relativement pauvres comme la Bulgarie et la Roumanie ont facilité la tâche d’exploitants qui ne doivent plus trouver mille et une astuces pour « importer » les filles en Belgique. Rue d’Aarschot, les policiers constatent cette évolution : « Sur environ 300 à 350 filles actives quotidiennement dans cette rue, il y a environ 220 à 230 Bulgares, une cinquantaine de Roumaines, une cinquantaine d’Albanaises et quelques Françaises, Belges et autres », indique Johan Debuf, du Service TEH de la zone de police de Bruxelles Nord. Une analyse de l’origine des victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle prises en charge par les centres d’accueils agréés dans toute la Belgique confirme qu’en 2006, une majorité était originaire d’Europe de l’Est (surtout Bulgarie et Roumanie) mais aussi du Nigeria(3).
Dans les années 90, de nombreux reportages ont dénoncé les exploitations de filles enlevées dans leur pays d’origine, ou trompées par des « fiancés » qui les attiraient en Europe occidentale avant de les vendre à des réseaux de prostitution. Beaucoup étaient tabassées et violées jusqu’à ce qu’elles se soumettent. Ces cas extrêmes se rencontrent encore à l’heure actuelle, même s’ils se font plus rares, entre autres grâce aux campagnes d’information et de prévention menées dans des pays comme l’Ukraine ou l’Albanie. Actuellement, beaucoup de prostituées étrangères victimes de TEH l’étaient déjà dans leur pays. D’autres se doutaient ou savaient, avant de partir, qu’elles risquaient de travailler dans un domaine à connotation sexuelle, mais pas dans les conditions d’esclavage moderne qui leur sont souvent imposées. L’intermédiaire, le « petit ami » qui leur fait miroiter un emploi en Europe occidentale se garde bien de lui dire qu’en réalité, elle devra se prostituer jusque douze heures par jour dans une vitrine ou sur un trottoir, sept jours sur sept, pour un gain minimal à rapporter à un proxénète, sous peine de punition.

- Heidi De Pauw, directrice de Pag-Asa, le centre agréé par la Région de Bruxelles-Capitale pour l’accueil des victimes de la traite internationale des êtres humains. Bruxelles, février 2008. © Bruno Brioni
« C’est parfois très grave, notamment dans le milieu gitan, souligne Johan Debuf. On a déjà eu des cas où la fille est en période de menstruations, mais son proxénète la contraint à accepter d’autres pratiques, car elle doit travailler tous les jours ». La somme minimale à rapporter au proxénète amène aussi la victime de TEH à accepter de prendre de grands risques pour sa santé. « Des clients demandent d’avoir des rapports sexuels avec des filles sans préservatif, en payant plus. Pour une fille exploitée qui doit rapporter 500 e avant la fin de la nuit, le choix est parfois vite fait, même si elle en connaît les dangers », indique Heidi De Pauw, directrice de Pag-Asa, l’un des centres belges agréés d’accueil de victimes.
UN 50-50 BIAISÉ
La répartition des gains entre proxénète et prostituée a tendance à évoluer. Les proxénètes bulgares ont la réputation d’imposer un partage 50-50. Ils essaient de présenter cette répartition comme équitable, mais les calculs sont rapidement faussés. Johan Debuf : « Le proxénète dit à la fille qu’il organise son arrivée en Belgique, son logement, la mise en place dans le bar, sa protection contre les vols. Jusque-là, les filles sont d’accord avec ce partage mais en réalité, le 50-50 est tronqué. Quand la fille gagne 500 e par jour, elle doit en donner 250 à son proxénète, mais elle doit retirer de sa propre part les frais de location de la vitrine (de 150 à 250 e par demi-journée à la rue d’Aarschot), de logement, etc. » Il semble aussi que les proxénètes aient tendance à moins frapper leurs filles que par le passé, pas uniquement par souci de « préserver la marchandise », mais aussi pour éviter de laisser des traces pouvant servir de preuves en cas de dénonciation. La violence est davantage psychologique, notamment sous la forme de menaces envers la famille restée dans le pays d’origine. « Parfois, il suffit qu’un proxénète dise à une fille “Je sais où se trouve ton enfant” pour qu’elle continue de se prostituer car même si cette menace n’est pas réelle, elles ne prennent pas de risque », explique Heidi De Pauw. La violence psychologique s’exerce aussi par une restriction de la liberté de mouvement. « Quand vous passez devant elles, les filles sourient mais derrière ce masque, il y a encore beaucoup de drames, indique Wim Bontinck, chef de la cellule TEH de la Police fédérale. Près de six filles sur dix sont quasiment séquestrées, elles n’ont pas la possibilité de téléphoner ou de sortir non accompagnées ».
À QUI FAIRE CONFIANCE ?
Beaucoup de victimes de TEH ne connaissent que les personnes qui les exploitent ou d’autres mailles du réseau, par exemple d’autres prostituées travaillant depuis plus longtemps pour le même proxénète et qui sont aussi chargées de les surveiller. Il y a aussi les « dames de compagnie », généralement des femmes plus âgées assises un peu à l’écart dans le « bar ».
Chargées d’assurer une présence rassurante en cas de « client à problème », ce sont souvent elles qui collectent l’argent pour payer le loyer de la vitrine, et elles connaissent les proxénètes. Bref, la victime n’a pas grand monde à qui faire confiance. Heidi De Pauw : « Les filles se sentent surveillées. Un jour, une fille qui parlait avec la police a reçu un coup de téléphone de son proxénète, qui se trouvait en Bulgarie et lui demandait pourquoi elle parlait si longtemps avec cet homme. Elle ne savait pas qui l’avait prévenu. Une autre fille ? La dame de compagnie ? »
Pour tenir le coup, les filles les plus exploitées ont souvent recours à des produits dopants. « Des jeunes filles arrivent de leur pays en bonne santé, mais en quelques mois, on voit parfois leur aspect extérieur se détériorer, témoigne Johan Debuf. Le problème n’est pas uniquement leur train de vie, mais les produits qu’elles prennent pour les supporter, comme les stupéfiants et l’alcool ». La dépendance aux drogues nécessite de gagner plus d’argent, et donc d’accepter de plus en plus de clients… Le piège est refermé.
Samuel Grumiau
(1) Chris de Stoop, Elles sont si gentilles, Monsieur, éd. La Longue vue, 1993.
(2) Amnesty lutte contre toute forme de traite des êtres humains, y compris à des fins de prostitution, mais n’a pas de position concernant la prostitution elle-même. Ce dossier se concentre donc sur les personnes contraintes à la prostitution ou exploitées, sans nier l’existence en Belgique de personnes prostituées de leur plein gré, sans proxénète.
(3) Source : Centre pour l’égalité des chances, Rapport Traite des êtres humains 2006. Les victimes étaient originaires de Bulgarie (16,9%), de Roumanie (13,1%), de Russie (8,3 %), d’Albanie (6,9 %), d’Ukraine (5,0 %) et de Moldavie (3,9 %). 17,8 % venaient du Nigeria.



