
- Une femme Quechua prépare le cuy, un plat traditionnel. Les Indigènes représentent 40 % des 13 millions d’Équatoriens. Chimborazo, AFP / Martin Bernetti
José Gualinga, dirigeant de la communauté quechua de Sarayaku d’Équateur, nous le connaissions pour l’avoir déjà rencontré à Bruxelles, alors que, voici plusieurs années, il sillonnait l’Europe pour susciter la solidarité internationale dans son combat contre la multinationale pétrolière argentine Compañia General de Combustibles (CGC). Dès février 2003, Amnesty International s’était mobilisée contre les menaces et agressions dont leur communauté faisait l’objet.
À l’occasion d’un voyage en Équateur, nous avons enfin l’occasion de leur rendre visite, au cœur de la forêt amazonienne équatorienne et de « profiter » ainsi des structures précaires de tourisme alternatif que la communauté de Sarayaku a mises en place pour montrer comment elle vit et quelles valeurs elle défend.
Le 7 août dernier, après une demi heure de voyage dans un six places appartenant à l’OPIP (Organisation des Peuples indigènes du Pastaza), nous atterrissions sur une clairière aménagée en piste d’atterrissage. La première chose qui nous frappe, au delà de la beauté et la tranquillité des lieux, c’est la dispersion de l’habitat. Sarayaku, ce n’est pas une « ville », ni même un « village », mais une communauté dispersée sur un territoire de 135 000 km2. Il s’agit de cinq petits hameaux de quelques maisons éloignées de quelques heures les unes des autres, plus des dizaines de maisons isolées entre elles. Si ses habitants peuvent user de la nature, utiliser le bois et l’eau, chasser et pêcher il ne s’agit pas d’en abuser, au risque d’épuiser les ressources naturelles.
Pendant les trois jours passés parmi les membres de la communauté de Sarayaku, que ce soit à pied ou en canoë, nous sommes toujours accompagnés de Tupac ou du jeune Luis. Nous nous baignons dans les rivières boueuses - le Bobonanza ou le Sarayakillo - et nous mangeons et buvons des choses dont nous ne connaissions pas l’existence : le huanta (un rongeur de la forêt), la chicha de yuca (une boisson faite à partir d’un tubercule que les femmes mâchent avant de le faire fermenter mélangé à de l’eau) ou bien des fruits tropicaux tels que le pitta hagi.
Les Indiens quechua de Sarayaku s’expriment entre eux exclusivement en langue quechua. Avec nous cependant, ils font l’effort de s’exprimer en espagnol afin de nous raconter leur histoire. Si certains le parlent très bien, la majorité ne le comprend qu’à moitié et le parle à peine. Zulma s’exprime dans un espagnol sommaire et mène avec son compagnon une vie simple, où les tâches ménagères semblent occuper tout son temps. C’est elle qui nous fait à manger et nous fait goûter des fruits et des légumes inconnus. Nous sommes surpris d’apprendre qu’elle a vécu, pour des raisons familiales, plusieurs années en Suède.
Elle nous raconte avec le sourire qu’elle ne regrette pas la vie en Suède, où le climat était froid et la langue difficile. Franco Viteri, ancien président de la communauté (ayant, lui aussi, bénéficié d’une Action urgente lancée par Amnesty) expose la vision du monde de sa communauté : « Nous ne concevons pas l’opulence, l’accumulation de biens. Nous accordons plus d’importance à l’entretien de l’équilibre avec la nature et à sa sauvegarde pour nos enfants. » Patricia Gualinga, elle, revient sur la lutte du peuple de Sarayaku face à la compagnie pétrolière CGC.
« En 2002, les enfants, les femmes, les vieillards armés de bâtons, de pierres, d’arcs et de flèches, se sont dressés pour empêcher l’entrée de l’armée. C’est l’armée qui assure l’ordre pour des entreprises qui, sans leur présence, ne pourraient faire un pas. » L’armée a été stoppée et plusieurs militaires ont même été arrêtés par la communauté et leurs armes confisquées. Ce n’est qu’à la suite d’une longue période de tension, de répression et de négociation, ainsi que suite à l’intervention d’Amnesty, de la Commission Interaméricaine et de la Cour américaine des Droits de l’Homme, que l’armée a accepté de se retirer. « Depuis, conclut Patricia, CGC n’ose plus s’aventurer sur notre territoire et se tient plutôt tranquille. Ce qui ne l’empêche pas de nous dénoncer, comme elle vient de le faire lors d’une conférence de presse à Quito, non seulement comme des adversaires du progrès, mais des gens agressifs, des terroristes. »
Quand on visite Sarayaku, il est difficile de croire que cette communauté est « contre le progrès. » L’État lui a installé des panneaux solaires individualisés grâce auxquels de nombreuses maisons disposent de lumière électrique. Preuve de leur ouverture sur le monde nous frappe, de nombreux projets sont en cours, grâce aux liens privilégiés qu’ils ont établis dans différentes régions du monde. Pendant que nous étions sur place, des enseignants de l’université de Lérida, en Espagne, sont arrivés pour dispenser pendant tout un semestre des cours de pédagogie aux enseignants de la communauté. Le projet « Frontière de Vie », impulsé notamment en collaboration avec des groupes belges, vise à planter des milliers d’arbres sur la frontière du territoire de Sarayaku. Et n’ont-ils pas, depuis quelques mois, une antenne Internet, qui les relie au monde entier ?
Naturellement, il nous a suffi de trois jours pour deviner que tout n’est pas rose et que ces gens rencontrent les mêmes problèmes qu’ailleurs. L’alcoolisme des hommes par exemple, un problème dont les femmes sont les premières à parler, puisque leur association a interdit – avec un succès mitigé malheureusement – la consommation d’alcool.
Impressionnés par ce que nous avons vu et entendu, nous partons cependant convaincus que la communauté de Sarayaku, et plus largement les peuples de la forêt amazonienne d’Amérique du Sud, méritent le respect et la considération. Leur mode de vie collectif, respectueux de l’environnement et peu enclin à la consommation ou à l’accumulation, représente certainement un exemple intéressant. Mais, constamment menacés, ils doivent continuer à être soutenus.
Claudio Guthmann




