Le 13 février 2007, les participants aux négociations qui se déroulent depuis des années entre la Corée du Nord [1], ses voisins immédiats (Corée du Sud, Japon, Chine, Russie) et les États-Unis (dont les forces armées sont présentes au sud de la péninsule coréenne), parvenaient à un accord sur la dénucléarisation du régime de Pyongyang.

- À la frontière entre les deux Corées, un proche d’une famille de Sud-Coréens enlevés par des militaires nord-coréens accroche des foulards jaunes aux branches d’un pin dans l’espoir qu’ils reviennent sains et saufs. Paju, janvier 2007 © AFP / Jung Yeon-Je
Les négociateurs se montraient satisfaits, comme l’ensemble de la presse mondiale. La méthode des « petits pas » (mise en place de commissions de discussions intéressant la paix, la sécurité et la coopération dans l’Asie du Nord-Est et règlement du gel des avoirs coréens ; fermeture de la centrale nucléaire de Yongbyon et envoi de 50 000 tonnes de fuel lourd par les États-Unis à la Corée du Nord, etc.) était nouvelle.
Les réactions négatives de la communauté internationale à l’explosion d’un engin nucléaire et en particulier le vote unanime en faveur de sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU confirmaient le caractère nouveau de la conjoncture et permettaient d’espérer davantage que par le passé, un résultat positif de ces négociations. Hélas, comme en septembre 1965, il semble bien que l’on ait chanté victoire un peu tôt.
DU NUCLÉAIRE AUX DROITS HUMAINS
Les négociations ont été interrompues, des difficultés apparaissant dès la mise en œuvre du premier point d’accord, en l’occurrence le règlement du litige financier américano-nord-coréen. Comme l’accord ne fait nulle mention des engins nucléaires existant déjà et implique de surcroît la reprise d’une aide massive à la Corée du Nord, les défenseurs des droits humains ont des raisons de se montrer inquiets : même si cet accord peut-être jugé par certains comme un premier pas utile, il n’est guère réjouissant puisqu’il aboutit au renforcement d’un pouvoir qui, sur le plan des libertés, suscite de nombreuses critiques.
Bien qu’elle ait signé de nombreux accords et conventions sous l’égide de l’ONU en faveur des droits humains, la Corée du Nord ne respecte ni les droits humains fondamentaux ni ne donne à sa population la possibilité de pouvoir en jouir pleinement.
DROITS FONDAMENTAUX
À l’intérieur du pays, la liberté de circulation est limitée par l’exigence d’autorisation accordée par les pouvoirs locaux, comme par la faiblesse des moyens de transport. Le départ du pays ne peut s’effectuer en général que clandestinement. Même les cadres, les étudiants ou les travailleurs autorisés à sortir ne peuvent le faire que très surveillés, comme on a pu le constater récemment avec les ouvrières nord-coréennes transférées en République tchèque, et de plus coupées du reste de leur famille.

- Des militaires sud-coréens (avant-plan) et nord-coréens montent la garde sur la zone démilitarisée qui fait figure de ligne d’armistice depuis mars 1953. Panmunjom, février 2007. © AFP / Jung Yeon-Je
La liberté d’information est limitée par le contrôle absolu qu’exerce l’État sur la radio, la télévision, les journaux. Le blocage des postes de radio sur les longueurs d’onde autorisées et les punitions qu’encourent ceux qui écoutent des émissions venues de l’étranger illustrent bien le sort fait à ce droit humain fondamental. Même les classiques du marxisme-léninisme ont été retirés au profit de la seule Parole qui vaille : celle de Kim Jong Il, le dirigeant actuel, ou de son père, décédé en 1994, Kim Il Sung.
La liberté d’expression est très limitée dans la mesure où le régime nordcoréen prône le système de parti unique promoteur d’une idéologie unique et obligatoire. L’unité organique affirmée entre le leader (suryong) et le peuple rend impossible l’expression de toute réserve sans s’exposer à l’accusation de contre-révolution.
La liberté religieuse n’existe pas malgré quelques lieux de prières montrés aux visiteurs. On notera cependant les liens qui existent entre la direction nord-coréenne et les « moonistes », qui apportent une aide active au régime.
DISETTE CHRONIQUE ET ENTÊTEMENT POLITIQUE
La volonté de la direction nord-coréenne de maintenir un système de production qui a fait depuis longtemps la preuve de son inefficacité, la priorité accordée aux efforts militaires, les obstacles mis à l’aide internationale, dont on ne sait si elle va effectivement à ceux qui en ont le plus besoin et le détournement d’une partie de cette aide, ont eu des conséquences graves sur une majorité de la population. L’état physique de celle-ci, soumise à des conditions d’hygiène et d’alimentation précaires, rend même impensable qu’elle puisse jouir pleinement des droits fondamentaux ou qu’elle puisse seulement les revendiquer.
L’état physique de la population donne une des clefs du maintien du régime, mais d’autres considérations concernant la situation dans le pays comme sa position régionale doivent être pris en considération.
LE RÉGIME ET SON ASSISE
La coupure avec le monde extérieur et l’ignorance dans laquelle la population est tenue restent importantes. Sans doute, cette ignorance se réduit-elle grâce notamment aux réfugiés qui, après être passés clandestinement en Chine puis y avoir travaillé un temps, reviennent en Corée du Nord pour porter assistance à leur famille. Les postes de radio adaptés à l’écoute du monde extérieur et même des téléphones portables, le long de la frontière avec la Chine, mettent à mal – encore très partiellement – l’isolement du pays et rendent plus difficile pour le pouvoir la diffusion de sa propagande. Des moyens plus ordinaires d’asseoir son pouvoir sont mis en œuvre par la direction nord-coréenne.
1) Des manifestations récurrentes de soutien au régime et à son Leader sont organisées avec un grand concours populaire. Elles animent en quelque sorte un décor dressé à leur gloire avec ses statues, ses banderoles, ses mots d’ordre, ses chansons et ses légendes diffusées par la presse et les discours.
2) La Corée du Nord est un champ d’exercice de l’opposition entre « eux » (les étrangers, les impérialistes, les forces du Mal) et « nous » (les nationaux, le Peuple, les Purs Coréens), parsemé de lieux sacrés (statues du leader, mausolée, lieu de naissance, Musée des Cadeaux, etc.) qui appellent différents rituels.
3) Cette opposition comme la maîtrise des lieux sacrés et l’organisation des rituels supposent un contrôle de la population par des services de sécurité et des relais importants. Il existe une police politique (Kuk Gabo Wibu, l’Agence de la Sécurité nationale) à côté d’une police plus « généraliste » (Inminbo Anseong, l’Agence pour la Sûreté du Peuple).
4) Un système de prisons et de camps permet d’isoler les récalcitrants mais aussi de les éliminer, voire de les exterminer. Les estimations concernant le nombre de détenus sont très vagues. 100 et surtout 150 ou 200 000 personnes sont les plus courantes. Mais le camp de Yodok, dans le centre du pays, étant de loin le plus important par le nombre de détenus et le nombre total des camps de concentration n’étant plus aujourd’hui que de six ou sept (contre une douzaine dans les années quatre-vingt), il vaut mieux adopter l’estimation la plus basse, de 100 000 personnes, ce qui n’est pas négligeable pour une population qui se situe entre 22 et 24 millions de personnes (à titre de comparaison, l’URSS, le goulag soviétique abritait à la fin des années cinquante un million de détenus pour une population de 230 millions d’habitants).
Ces camps de travail forcé pour détenus politiques (Kwan Li So) visent à punir, « redresser » par le travail et rejeter des détenus qui sont le plus souvent internés sur décision administrative, leur peine leur étant signifiée bien après leur entrée au camp. Ces camps sont pour certains des lieux d’internement définitifs. Certains détenus sont en effet considérés comme « irrécupérables ». Ils ne sont pas condamnés à mort mais obligés de vivre dans des conditions de travail, d’hygiène et d’alimentation telles qu’ils meurent en grand nombre.
Une estimation naturellement imprécise du Centre pour la promotion des droits humains en Corée du Nord, basé à Séoul, avance le nombre de 400 000 morts dans ces camps. D’autres détenus peuvent être « récupérables » aux yeux des autorités, notamment les familles de détenus politiques – personnes âgées et enfants compris – regroupés au camp de Yodok. Ils travaillent dur, également, mais une part est donnée à la rééducation par l’enseignement de l’histoire révolutionnaire du pays, la lecture de la presse officielle, des séances régulières de critique et d’autocritique.
Ces camps ne ressemblent pas à l’image que nous, Européens, avec notre mémoire des camps nazis, voire des camps soviétiques, en avons : ils ressemblent davantage à des zones de plusieurs dizaines de kilomètres carrés avec leurs sections ou « villages », habités par telle ou telle catégorie de détenus.
Comme en Chine, un deuxième réseau de camps complète le premier, des camps plus petits et destinés à des détenus purgeant des peines plus réduites que dans les grands camps, souvent fixées après un procès appliquant le code criminel en vigueur en Corée du Nord et en principe non susceptible d’être reconduites. Administrés par la police « normale », ces petits camps sont, comme les grands, des lieux de travail particulièrement pénible : coupe d’arbres, mines, briqueteries, cimenteries, etc.).
D’autres lieux de détention provisoires (un provisoire qui peut aller jusqu’à six mois) existent. On y est détenu pour des délits relativement mineurs comme un déplacement sans autorisation ou une tentative de fuir le pays).
UN CAS EXCEPTIONNEL
Les quelques témoignages recueillis font état de mauvais traitements, de tortures, d’internement dans des cachots disciplinaires et d’exécutions publiques à l’intérieur du camp (par exemple pour tentative d’évasion).

- Un garde-frontière nord-coréen menace un photographe le long de la frontière qui sépare la Chine de la Corée du Nord, frontière à travers laquelle 100 000 civils auraient déjà fui. Sinuiju, octobre 2006. © AFP / Frederic J. Brown
Le maintien de ce système concentrationnaire comme la fréquence de pratiques violentes comme les avortements forcés sur des réfugiées capturées lors de leur retour de Chine, au nom de la pureté ethnique de la Corée, ou bien l’exil intérieur de handicapés ou de nains font sans aucun doute de la Corée du Nord un cas tout à fait exceptionnel en matière de respect des droits humains.
La connaissance de ces manquements actuels au respect de la dignité humaine mais aussi le souvenir d’actions plus anciennes – à savoir l’implication des services secrets nord-coréens dans des attentats comme à Rangoon en 1980 et dans un avion de ligne sud-coréen en 1987, l’enlèvement de plusieurs dizaines de citoyens japonais, la production et le trafic de drogue ou encore la fabrication et le blanchiment de fausse monnaie par État nord-coréen, composent un contexte difficile à toutes les négociations entreprises avec les Nord-Coréens.
Les résolutions de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, les appréciations du rapporteur spécial de l’ONU pour les droits de l’homme en Corée du Nord, le Thaïlandais Vitit Munttarbhorn, comme sa demande de visite de la Corée du Nord ont d’ailleurs été rejetées par le gouvernement de Pyongyang. La puissance de feu de l’armée nord-coréenne, le nombre de missiles dont elle dispose, les charges conventionnelles, chimiques ou biologiques dont elle peut les équiper, la proximité de la capitale sud-coréenne du territoire nord-coréen mais aussi la protection dont ce pays a jusqu’ici bénéficié de la part de la Chine – même si celle-ci a condamné l’essai nucléaire d’octobre 2006 et a voté en faveur de sanctions au Conseil de sécurité de l’ONU, rendent difficile l’usage de pressions sur État nord-coréen mais ne dispensent pas les défenseurs des droits humains de faire partager leurs connaissances et leur indignation à l’ensemble de la communauté internationale.
Pierre Rigoulot, Directeur de l’Institut d’Histoire sociale et de la revue Histoire et Liberté (anciens Cahiers de l’Histoire sociale).




