Les défenseurs des droits humains sont nombreux mais fatigués. Usés de tirer la sonnette d’alarme. Les homicides et les actions violentes n’ont pas cessé malgré les promesses de la loi Justice et Paix. Certains journalistes sont harcelés, menacés de mort s’ils enquêtent sur les exactions commises par les forces armées, les paramilitaires ou la guérilla. C’est le cas de Hollman Morris, qui a suivi le programme de protection des défenseurs à la section espagnole d’Amnesty en 2000, avant de retourner sur le terrain, « Je suis journaliste depuis plus de dix ans et mon travail consiste à porter la voix des victimes d’une guerre oubliée comme celle de la Colombie, celle des indigènes, des afro-colombiens, des paysans. » Il a reçu des couronnes mortuaires et une vidéo truquée le montrant aux côtés de guérilleros des FARC, ce qui l’expose aux représailles.

- 08_dossier_frac2.jpg
- Des policiers inspectent un camion attaqué par les FARC, tuant 2 agents et 4 civils. Buenaventura, janvier 2007. © AFP
Iván Cepeda est lui aussi journaliste, fondateur de la Fundación Manuel Cepeda Vargas, une organisation de défense des droits humains. À ce titre, il se trouve dans la ligne de mire d’un groupe paramilitaire qui se fait appeler Autodefensas Campesinas Nueva Generación (Milices paysannes d’Autodéfense de Nouvelle génération) et l’accuse de soutenir la guérilla. Des messages lui promettent une mort prochaine, similaire à celle de son père, Manuel Cepeda Vargas, sénateur du parti de gauche Unión Patriótica, assassiné en 1994 par des membres des forces armées et des paramilitaires. Dans le village de Pueblo Bello (province d’Antioquia), après seize ans de procédure, les familles des « disparus » n’ont toujours pas de réponse à leur question.
En janvier 1990, deux camions de paramilitaires entraient dans leur village et enlevaient 43 personnes. José Daniel Alvarez avait 19 ans, il a vu son père monter sous la menace dans un des camions et ne l’a jamais retrouvé. Depuis, il n’a pas cessé de demander des comptes à la justice mais s’est heurté à l’indifférence et au mépris. Malgré plusieurs exhumations de fosses suivies d’une enquête, seules deux personnes impliquées dans ce massacre ont été condamnées. Le seul espoir est venu de l’extérieur, en 2006, une sentence de la Cour interaméricaine des droits de l’homme a condamné l’État colombien à reconnaître sa responsabilité dans le massacre de Pueblo Bello pour avoir favorisé le développement de structures paramilitaires. Un symbole fort pour José Daniel. « Maintenant, il faut que l’État applique cette sentence. Nous savons que ce sera long et difficile. Non seulement, il faut retrouver les responsables, identifier les fonctionnaires qui ont couvert leurs actes mais il faut, pour les gens de mon village, prouver les liens de parenté avec chacun des « disparus ». »
Pour ce jeune défenseur des droits humains la nouvelle loi Justice et Paix n’est rien d’autre qu’un contrat passé entre le gouvernement et les paramilitaires sur le dos des victimes. Elle n’exige rien des individus démobilisés et bizarrement, quand ils se mettent à parler, leur témoignage s’égare dans les entrailles de l’administration judiciaire. Malgré cette mauvaise volonté patente des autorités colombiennes de faire la lumière sur quarante ans de conflit, quelques organisations de défense des droits de l’homme prennent le chemin des négociations. C’est le cas de l’Initiative des Femmes pour la Paix (IMP), une plateforme d’organisations locales et nationales déterminée à participer de l’intérieur à la reconstruction de la Colombie. Sa représentante, Rocio Pineda, pense que c’est aujourd’hui la seule voie possible, « Nous ne voulons pas nous contenter de dénoncer mais être parties prenantes des négociations en cours entre les parties au conflit. » Alors que beaucoup refusent tout dialogue avec les paramilitaires, la guérilla ou l’armée régulière, l’IMP fait le pari du contraire, « le gouvernement colombien a fourni une liste de 2198 chefs paramilitaires qui tombent sous le coup de la loi Justice et Paix ». Oui, cette fameuse loi qui n’est toujours pas appliquée.
Aurine Crémieu




