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HISTOIRES JUIVES

jeudi 1er février 2007, par Pascal Fenaux

En 2006, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale fait presque l’unanimité et se focalise sur le souvenir de la déportation et de l’extermination de civils innocents. Cette focalisation, inscrite dans les programmes scolaires, est pourtant récente et répare des décennies de myopie ou d’indifférence quant à la spécificité de l’extermination, celle des génocides juif et tzigane.

Jusqu’à la fin des années 80 [1], hormis pour une minorité de nostalgiques de la geste guerrière du Troisième Reich, le conflit mondial de 1939-1945 était une chose entendue : le Mal était le nazisme et le fascisme vaincus par une coalition, peut-être pas vertueuse mais certainement courageuse, de mouvements nationaux et sociaux de résistance fédérés derrière les « grandes puissances ». Pourtant, cette façon de voir l’Histoire et, par conséquent, de l’enseigner à plusieurs générations de têtes blondes (façon de parler…) était faussement consensuelle et reposait sur plusieurs malentendus.

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Des visiteurs déambulent dans le Mémorial aux Victimes de la Shoah. Berlin, décembre 2005. © AFP PHOTO DDP/Michael Kappeler

Dans les pays du bloc soviétique, le lourd tribut payé par les résistances ouvrières (et communistes de préférence) à la lutte contre l’Allemagne nazie et les dictatures d’extrême droite avant et pendant la guerre servit d’argument imparable pour justifier, explicitement ou implicitement, l’hégémonie de régimes communistes satellisés par Moscou.

Dans les démocraties parlementaires d’Europe de l’Ouest, les sociétés libérées de l’occupation nazie se remirent sur pied en se réunissant derrière le souvenir de celles et ceux qui s’étaient engagé(e)s dans la résistance héroïque contre l’occupant. C’était aussi une mémoire fondée sur un autre trait de la seconde guerre mondiale : l’univers concentrationnaire. Peu à peu, cette façon de dire l’histoire s’est avérée pour le moins partielle, incomplète, une manière de se rassurer en se racontant des histoires, des histoires qui ont néanmoins et longtemps irrigué les manuels scolaires de tous les pays d’Europe occidentale.

Non pas qu’il n’y eut ni résistance ni héros. Mais la mémoire de la Seconde Guerre mondiale était « seulement » l’histoire des héros, des résistants, des individus tombés au combat ou envoyés dans l’univers concentrationnaire nazi pour des actes qu’ils avaient commis, en agissant de leur plein gré, en résistant en toute conscience. En d’autres termes, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale était celle, essentiellement, des déportés politiques. Seuls ces derniers suscitaient l’intérêt de leurs contemporains, peut-être parce que cette mémoire les valorisait. Des déportés raciaux juifs et tziganes, des quidams, il n’était que marginalement ou pas question.

Il y avait une certaine « logique » à cela : les déportés politiques constituaient l’écrasante majorité des rescapés de l’univers concentrationnaire et, fatalement, l’histoire ne pouvait être dite que par ceux qui étaient encore capables de la dire. Mais en outre, la glorification des « héros » ne pouvait aller de pair qu’avec la cécité, voire l’incompréhension suscitée par des gens qui n’étaient pas des héros, qui n’avaient pas été déportés pour ce qu’ils avaient fait mais pour ce qu’ils étaient ou pour ce qu’on disait qu’ils étaient. Ce qui fit consensus après la guerre, ce n’était pas l’extermination des Juifs, mais « la » déportation des résistants, une déportation qui donne toujours son nom à de nombreuses rues et avenues des villes industrielles d’Europe occidentale.

Cette façon de dire l’histoire a eu des conséquences durables sur plusieurs générations d’écoliers de l’après-guerre. Avoir été déporté pour d’autres raisons que celle d’avoir résisté suscitait non seulement l’incompréhension mais parfois même le reproche. Pourquoi les Juifs n’avaient-ils pas réagi à leur sort ? En termes crus, pourquoi s’étaient-ils laissé emmener à l’abattoir ? À cette question, les manuels scolaires et les enseignants étaient bien en peine de répondre.

La considération allait à la figure de l’ancien combattant ou du résistant revenu de captivité. Les seuls survivants juifs qui parvinrent à s’extraire de la gangue de la relégation dans un anonymat ne dérangeant pas les retrouvailles de l’après guerre furent ceux qui furent d’abord déportés pour cause d’activisme politique.

Les années 80 ont vu se rompre le consensus élaboré autour de « la » mémoire de 39-45. Une décennie durant, des combats feutrés ou violents ont opposé les tenants d’une mémoire fondée sur le culte des héros à ceux exigeant justice pour les victimes et leurs descendants. Les années 90 ont sonné la « victoire » des « victimes ». Désormais, il est inadmissible de ne pas voir ou tout simplement de nier la spécificité de l’extermination des Juifs et des Rom dans la généralité de la déportation. Mais l’histoire est dite par les vivants, pas par les morts. Quelle histoire sera dite lorsque les derniers contemporains du génocide ne seront plus de ce monde ? Et que, livrée aux seuls États, la mémoire du génocide sera devenue une culture purement institutionnelle ?

Pascal Fenaux

Notes

[1] Dans le grand public en tout cas. Dans les les sphères académiques, le consensus est fissuré depuis le début des années 70.

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