En quelques mots, comment présenter l’État de Guerrero ?
C’est l’un des États les plus pauvres du Mexique. Il compte 17 % d’indigènes qui, pour 80 % d’entre eux, vivent dans la région de la Montaña, où nous sommes basés. Ils n’ont pas accès aux droits fondamentaux que sont l’éducation, la santé, l’emploi et le logement. Par exemple, la région ne compte qu’un hôpital et il n’y a une gynécologue pour 17 000 femmes. On ne peut pas dire que l’on respecte les droits à la santé quand il faut faire 12 heures de trajet pour se rendre à l’hôpital ! Si nous sommes venus en Europe, c’est pour rappeler que la problématique des populations indigènes du Mexique ne se résume pas au cas du Chiapas.
En quoi consiste votre travail ?
Au département juridique, nous représentons la communauté indigène auprès des autorités. Nous leur proposons une assistance et une défense juridique, par exemple lors d’une arrestation arbitraire. Au niveau psychologique, nous soutenons les femmes victimes de viols et de tortures.

- Mario Ernesto Patrón Sánchez et Alejandra González Marín devant le « paquebot » Flagey. Bruxelles, avril 2006. © Bruno Brioni
Vous parlez d’arrestations arbitraires, de viols et de tortures. Pouvez-vous en dire un peu plus ?
Pour les autorités, la phase d’instruction passe par la torture. Il y a quelque temps, deux enfants de 6 et 8 ans ont été arrêtés pour le vol d’une somme d’argent (400€). Ils ont passé six jours en prison et on les y a menacés de les mettre sur une chaise électrique s’ils ne disaient pas où était cet argent. Après la libération des enfants, nous avons porté plainte contre le Procureur. Par la suite, la mère a reçu des menaces de mort des autorités si elle maintenait sa plainte. Aujourd’hui, la famille a quitté la région.
Un autre exemple d’impunité : il y a deux ans, un adolescent de 18 ans a été retrouvé mort dans sa cellule, le lendemain de son incarcération. Les autorités ont fait signer par la mère un papier comme quoi elle reconnaissait que son fils s’était suicidé. Il faut savoir que 45% de la population indigène est analphabète. Dans ce cas-ci, la mère ne parlait même pas espagnol. Lorsqu’elle a vu des marques de coups sur le visage de son fils, elle est venue nous voir. L’autopsie a révélé que la mort était la conséquence des coups portés sur le jeune homme. Nous avons déposé plainte, mais rien n’a bougé depuis...
En prenant le parti de la population indigène, avez-vous été intimidés par les autorités ?
Nous, personnellement, non ! Si ce n’est qu’à la veille de notre départ pour l’Europe, nous avons été contactés par les autorités qui étaient au courant de notre départ. On ne sait pas comment elles l’ont su. On nous a simplement dit espérer que l’on parlerait du Mexique de manière positive...
Un des avocats de l’association a reçu à plusieurs reprises des menaces de mort d’un particulier. Lorsque vous dénoncez des atteintes aux droits humains et que vous prenez la défense d’un paysan qui risque d’être expulsé de ses terres pour laisser la place à une entreprise forestière, vous touchez aux autorités. L’entreprise privée a énormément de pouvoir parce que se sont les autorités qui lui ont octroyé ce pouvoir. Il y a un jeu de corruption...
Pourquoi cette oppression systématique à l’encontre de la population indigène ?
Certes, la population mexicaine est généralement victime de l’impunité. Mais, depuis toujours, les peuples indigènes du Mexique ont été exclus de la vie économique, sociale et politique... C’est donc beaucoup plus fréquent avec les populations indigènes, lesquelles sont marginalisées et n’ont aucune ressource économique. Au plus on se trouve en bas de l’échelle sociale, au plus on est maltraité.
Le Mexique est gangrené par le trafic de drogue. Qu’en est-il dans l’État de Guerrero ?
Depuis la moitié de l’année 2005, deux cartels de narco-traficants se disputent des territoires et se livrent une guerre sans merci, notamment pour contrôler les zones de commercialisation à Acapulco. Des champs de pavot, là où se trouvent essentiellement des populations indigènes, ont été placés sous contrôle de l’armée fédérale pour contrôler le trafic de drogue. Or, paradoxe de la situation, ce sont ces zones qui enregistrent une augmentation de la production !
Vous vous battez actuellement contre un projet gigantesque du gouvernement qui impose la construction du barrage hydroélectrique La Parota. Les populations indigènes en sont les premières victimes ?
Ce projet toucherait, notamment par ses expropriations, environ 100 000 habitants de la région. Ce barrage est censé fournir de l’électricité à la station balnéaire d’Acapulco, laquelle n’en a pas vraiment besoin. Le gouvernement à imposé son projet sans tenir compte des conséquences désastreuses pour la population indigène. Ce barrage prévoit la submersion de grandes zones d’exploitation agricole. Et, pour couronner le tout, le gouvernement cèderait l’exploitation du barrage à un consortium privé pour une période de... 40 ans.
Les prochaines élections se dérouleront le 2 juillet. La gauche conduite par Andrés Manuel López Obrador, candidat du Parti de la Révolution démocratique (PRD), occupe depuis plusieurs mois la tête des sondages. Pensez-vous qu’un gouvernement de gauche soit la solution pour une meilleure reconnaissance des droits des populations indigènes ?
Je pense que c’est le moins mauvais des candidats. Il subsiste encore des zones d’ombre dans son programme. Je ne puis être d’accord quand il prône davantage de pouvoir pour les militaires. Mais il faut reconnaître que la partie sociale de son programme est très importante. On ne peut qu’espérer... car il n’y a eu aucun changement significatif sous Vincente Fox, l’actuel président.
Propos recueillis par Bruno Brioni




