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Une pratique généralisée

Par Sébastien Falletti

jeudi 2 mars 2006

Le 30 janvier 2006, quatre employés de multinationales pétrolières retenus en otage au Nigeria sont libérés par leurs ravisseurs ; le lendemain, des ingénieurs allemands sont exhibés par leurs ravisseurs irakiens sur la chaîne Al Jazeera ; cinq jours plus tôt à Haïti, trois humanitaires français sont enlevés à Cité-Soleil. Au même moment, le ministre des Affaires étrangères français Philippe Douste-Blazy est à Bogota pour le dossier de la franco-colombienne Ingrid Betancourt. En ce début de siècle, l’otage est devenu une figure familière du village global.

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Le groupe Abou Moussab al-Zarqawi exhibe un captif américain qui demande la libération des femmes irakiennes détenues dans les penitenciers d’Abou Ghraïb et Oumm Qasr, sous peine d’exécution © Reporters/AP

Pas une semaine sans que les médias n’érigent à la postérité de nouveaux visages de victimes séquestrées. Pourtant, le phénomène demeure opaque et les données chiffrées manquent. Le phénomène est-il en augmentation ? De quel ordre ? Les États, les assureurs ou les sociétés de sécurité, qui jouent un rôle croissant dans ces affaires, se murent dans le silence et refusent de livrer leurs statistiques. « Plus on parle, plus on fait monter les prix du marché » résume, prosaïque, un expert en sécurité.
Car la prise d’otage est d’abord un marché : le facteur économique est déterminant dans l’immense majorité des enlèvements qui ont lieu chaque jour dans le monde. Une réalité souvent obscurcie par la couverture médiatique spectaculaire qu’engendrent des opérations politiques ou idéologiques comme les prises d’otages tchétchènes à Moscou ou Beslan, ou encore les enlèvements islamistes en Irak. En règle générale, otage rime d’abord avec rançon et donc négociation. Ces activités se déroulent essentiellement dans des pays en développement, marqués par des conflits qui ont balayé les structures économique et politique. Avec, pour cible privilégiée, les personnels expatriés, réputés plus solvables. Abby Stoddard et Adele Harmer, chercheuses à la New York University conduisent une enquête sur les enlèvements de personnel humanitaire, dont les résultats préliminaires confirment cette primauté économique. Entre 1997 et 2005, 140 travailleurs humanitaires ont été pris en otage dans le monde et seulement 5% d’entre eux ont trouvé la mort. Ainsi, dans l’écrasante majorité des cas, une issue financière est négociée. « Les humanitaires sont des cibles faciles à saisir », souligne Abby Stoddard. La Somalie ou le Soudan arrivent en tête des pays touchés par ce phénomène. Les hommes d’affaires sont l’autre cible privilégiée de ces activités mafieuses en pleine expansion, comme en témoigne le développement des sociétés de protection.
COMPLEXITÉS IRAKIENNES
aux antipodes de cette logique du marchandage, une prise d’otage de type terroriste islamiste a envahi l’espace médiatique depuis le 11 septembre, en particulier en Irak. Symbolisée par des images télévisées d’exécutions d’otages, elle vise à inspirer la terreur, dans une logique strictement idéologique. « Le but est de mobiliser les foules musulmanes contre l’Occident, dans une logique de guerre totale. Il ne s’agit pas de négocier » souligne Etienne de Durand, chercheur à l’IFRI (Institut Français de Relations internationales). Cette méthode s’inscrit dans la tradition des luttes de guérilla, dans un contexte de rapport de force asymétrique. Ne pouvant rivaliser avec la puissance militaire américaine, Al-Qaida tente de déplacer l’affrontement sur un autre terrain pour engranger des gains politiques. Néanmoins, ces actions spectaculaires ne doivent pas cacher la complexité des motivations de ravisseurs, estime l’ancien otage en Irak, Christian Chesnot. Pour lui, « il y a trois logiques qui coexistent : une mafieuse, une terroriste et une politique » et ces groupes sont eux-mêmes traversés par des tensions internes. L’engagement idéologique n’efface pas la nécessité de financer leurs actions. « Ils jettent leurs filets puis ils décident ce qu’ils font de leurs captifs » résume le journaliste, qui met en garde contre une division simpliste entre fanatiques et pragmatiques.


Surtout, on note depuis plus d’un an une évolution vers un modèle mafieux ayant pour cible privilégiée les employés des firmes internationales, ce qui se traduit par une baisse du nombre d’otages finalement exécutés. L’emprise croissante de cette logique économique s’explique notamment par la présence parmi les insurgés de nombreux repris de justice libérés par Saddam Hussein juste avant sa chute. De plus, certains groupes ont décidé de réintégrer le jeu politique en répondant aux ouvertures américaines. Une alternative inexistante en 2003, lorsque Washington refusait toute négociation, même en coulisse. Cette évolution n’est pas spécifique au cas irakien. « Plus un conflit dure, plus la ligne de démarcation entre motivations idéologiques et pratiques crapuleuses se brouille » résume de Durand.
LE CAS COLOMBIEN
Une analyse qui peut s’appliquer à la Colombie, pays où la pratique de l’enlèvement atteint un niveau sans équivalent dans le monde. Le phénomène s’est développé à grande échelle dans le courant des années 90 pour culminer à la veille de l’arrivée au pouvoir d’Alvaro Uribe en 2002. On a recensé plus de 3 000 enlèvements par an en 2001-2002, réalisés par des organisations de guérilla ou des groupes paramilitaires d’extrême droite. Responsable de la majorité des kidnappings, l’ELN, l’Armée de Libération nationale, s’est tournée vers cette pratique pour financer sa lutte armée alors que les FARC (Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes) s’appuyaient sur le contrôle du trafic de la coca. La technique employée est dite de la « pêche miraculeuse » : un faux barrage est dressé sur une route et permet de séquestrer tous les voyageurs sans distinction de rang social, économique ou politique. L’objectif est de soutirer des rançons aux familles des victimes.
La politique de reconquête menée par le président Uribe a permis de faire reculer significativement ces pratiques mais sans les faire disparaître : les statistiques gouvernementales recensent 800 enlèvements pour 2005 ; des chiffres sans doute en deçà de la vérité. Surtout, l’impasse des négociations avec les organisations de guérilla empêche un retour à la normale à court terme. Selon Markus Schultze-Kraft, expert pour l’International Crisis Group, à Bogota, deux facteurs concomitants expliquent l’ampleur du phénomène colombien : la faiblesse de l’institution étatique et le contexte criminel lié au trafic de drogue. La Colombie exporte 80 % de la cocaïne consommée dans le monde et détient un des taux de criminalité les plus élevés de la planète. Il nie toute spécificité culturelle à l’Amérique Latine, soulignant que la pratique de la prise d’otage à grande échelle est récente en Colombie. Si le phénomène est en hausse au Mexique, au Guatemala et au Salvador, il s’agit là encore de trois plaques tournantes du trafic de drogue. Dans les autres pays d’Amérique Latine, le phénomène demeure marginal.
Néanmoins, l’enlèvement politique fait aussi partie du paysage colombien. En 1999, la sénatrice Piedad Cordoba, figure de proue du Parti libéral, était enlevée par un groupe paramilitaire, Autodefensas Unidas de Colombia, sous l’accusation de travailler en sous-main pour la guérilla. En 2002, c’est la candidate à l’élection présidentielle Ingrid Betancourt qui est enlevée par les FARC alors qu’elle tente de relancer les pourparlers de paix. Le gouvernement estime que la rébellion marxiste détient 60 otages à caractère politique ou militaire. Pour les FARC, ces otages sont une monnaie d’échange pour obtenir la libération de plusieurs centaines de leurs combattants prisonniers des forces gouvernementales. Un marchandage qui n’a pas abouti pour l’heure.
À la différence des prises d’otage de type terroriste, les FARC ne cherchent pas à supprimer leurs captifs, car ceux-ci possèdent une valeur économique ou politique intrinsèque. « Le rapt n’est pas un moyen pour terroriser mais un outil pour faire pression sur le gouvernement » nuance ainsi Markus Schultze-Kraft. Ainsi, si des otages sont décédés en captivité, les guérilleros ne pratiquent pas d’exécutions publiques ou filmées comme en Irak. Et aucun indice d’importation de ce type de pratiques n’a pour le moment été décelé, bien que ces organisations entretiennent des liens économiques avec les réseaux islamistes. Ainsi, depuis la disparition du monde bipolaire, la pratique de la prise d’otage semble connaître une nouvelle jeunesse en se montrant capable d’intégrer les évolutions technologiques les plus sophistiquées. Les différentes formes de kidnapping révèlent toutes, en creux, une faillite de l’autorité étatique. La multiplication du phénomène témoigne donc du reflux de l’autorité publique dans certaines régions du monde qui laisse l’individu sans protection juridique, au risque de le ravaler au rang de marchandise.

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