
- Aldo Moro « pose » devant le drapeau des Brigades Rouges © D.R.
L’image n’est malheureusement que trop connue mais dans le cas qui nous occupe, il n’est question ni d’Al-Qaida, ni d’un autre groupe extrémiste religieux, ni des FARC. La photo a été prise à Rome par un groupe terroriste italien d’extrême gauche : les Brigades Rouges (Brigate Rosse). L’homme pris en photo n’est pas moins célèbre que ses ravisseurs. Sa capture s’est d’ailleurs faite au prix d’une fusillade qui a coûté la vie aux cinq hommes de son escorte. Il s’agit tout simplement du président de la Démocratie chrétienne (DC), Aldo Moro. Ou plutôt, devrait-on écrire « il s’agissait » car le 9 mai 1978, soit 55 jours après son enlèvement, il est retrouvé assassiné dans le coffre d’une voiture garée à mi-chemin entre le siège du Parti communiste italien (PCI) et celui de la DC. Un lieu éminemment symbolique. Aldo Moro, ancien président du Conseil, avait en effet déchaîné l’ire des communistes révolutionnaires à la suite de sa tentative de conclure un « compromis historique » entre la DC et le PCI d’Enrico Berlinguer afin de mettre sur pied à une coalition gouvernementale sans précédent en Italie.

- Recueillement devant des portraits d’Aldo Moro, lors de son enterrement en 1978. Ce dirigeant de la Démocratie chrétienne italienne avait été enlevé par les Brigades rouges en mars 1978 et retrouvé assassiné en mai © AFP
Si ce rapt est sans aucun doute le plus célèbre de ceux réalisés par les BR, ces dernières n’en étaient pas à leur coup d’essai et n’allaient pas en rester là. Fondées en 1970, les BR commettent leur premier enlèvement d’envergure - un cadre supérieur de Siemens - deux ans plus tard. Suivent ensuite un leader syndical fasciste et un ingénieur d’Alfa Romeo. Tous sont relâchés. S’attaquant au départ à l’establishment économique, les Brigades rouges s’en prennent ensuite aux représentants de l’État. En 1974, le Procureur Sossi est enlevé à Gênes puis libéré. D’autres enlèvements suivent : juges, députés, directeurs d’entreprises et même, en 1981, un général américain de l’OTAN !
Entre-temps, les autorités italiennes se raidissent et les lois se durcissent. Tout le spectre de la classe politique converge vers le mot d’ordre de « guerre contre le terrorisme » justifiant des lois « d’exception » ou « d’urgence » qui permettent de suspendre certains droits fondamentaux. Les policiers peuvent désormais tuer sans devoir arguer de la légitime défense et n’hésitent pas à faire usage de ce nouveau privilège ; les conditions carcérales sont durcies ; les cas de tortures sur les militants d’extrême gauche présumés se mutiplient... [1] Vu avec le regard de 2006, cela a un air de déjà vu...
Les « années de plomb ». C’est ainsi que l’on qualifie cette période. Rarement appellation historique aura été aussi judicieuse. Le plomb, c’est en effet ce métal lourd dont on fait les chapes à l’image de l’atmosphère pesante qui régnait alors. C’est également avec du plomb que l’on fabrique les petits soldats et cette décennie verra les vocations de combattants se multiplier. La faute notemment, diront certains, à un horizon politique bouché par l’omniprésence étouffante de la démocratie chrétienne et à une collusion étroite entre mafia, pouvoir politique, extrême droite et services secrets [2].
Enfin, le plomb sert surtout à fabriquer des balles, comme celles qui furent tirées tout au long de cette guerre civile larvée. Entre 1969 et 1989, 12 960 épisodes de violence allaient toucher l’Italie, faisant 380 morts dont 128 imputables à des groupes d’extrême gauche et 143 à l’extrême droite [3]. Si rien ne peut excuser l’usage de la violence meurtrière destiné à faire triompher ses idées, les meurtres, enlèvements, « jambisations » (technique qui consiste à tirer dans les jambes) et autres exactions perpétrées par les Brigades rouges ne peuvent, comme on vient de le voir, être constructivement abordées qu’à l’aune d’un contexte historico-politique très particulier.




