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TURQUIE : Fin de l’état profond ?

TORTURE : La « question » en question

Pascal Fenaux

lundi 5 décembre 2005, par Pascal Fenaux

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Des manifestants défilent avec des drapeaux du PKK pour protester contre l’attentat de Semdinli, initialement attribué aux séparatistes kurdes mais commis par des membres des services de sécurité turcs. Istanbul, 20 novembre 2005. ©AFP

Le paradoxe turc, c’est, comme l’indique l’article introductif de ce dossier, de voir un gouvernement théoriquement islamiste engagé dans une tentative de libéralisation de la vie politique et se heurter objectivement aux sourdes résistances du Derin Devlet, « l’État profond ». Plusieurs problématiques illustrent très concrètement cette lutte aux accents parfois très surréalistes, dont la torture et la lutte « antiterroriste ». La perspective d’une lointaine adhésion de la Turquie à l’Union européenne a ainsi contraint le gouvernement AKP d’accélérer la « mise à niveau » de la Turquie en matière de droits humains, entre autres, en expurgeant la Constitution et le Code pénal de toute référence à la peine de mort, ainsi qu’en écartant les militaires du Conseil de l’Enseignement supérieur et du Conseil supérieur de l’Audiovisuel. Ce faisant, le gouvernement s’est rapidement heurté à une quasi-culture de l’impunité dans les commissariats de police et dans les casernes de l’armée. Dans son rapport 2005, Amnesty se félicite ainsi de l’adoption d’une nouvelle réglementation en matière de détention et censée faire reculer le recours à plusieurs formes de torture. Pourtant, de nombreux cas de mauvais traitements en garde-à-vue, de passages à tabac, de décharges électriques, de menaces de mort, d’enlèvements, de malnutritions imposées, etc., continuent à être relevés. De même, lorsqu’elles existent, les trop rares procédures judiciaires entamées contre des membres des forces de l’ordre sont souvent trop lentes et doivent être abandonnées en raison des délais de prescription.

Un autre problème est celui des dérives de la lutte « antiterroriste », des dérives qui confinent parfois à la manipulation et aux coups fourrés de la part de véritables « barbouzes ». La lutte contre l’activisme de certains groupuscules islamistes extrémistes n’est pas seule en cause, mais également les tensions nationalistes et régionalistes qui agitent le Sud-Est anatolien (majoritairement peuplé de Kurdes). Ainsi, début novembre 2005, la petite ville de Semdinli (à une quinzaine de kilomètres des frontières iranienne et irakienne) était le théâtre d’un attentat à l’explosif. Il s’est rapidement avéré que les auteurs de l’attentat (d’autres étaient en préparation) n’étaient autres que des membres des services de sécurité engagés dans la lutte contre le PKK. Last but not least, le magistrat chargé de l’instruction de ce « coup tordu » allait ensuite lui-même essuyer des coups de feu et être contraint de suspendre son enquête. Finalement, le gouvernement turc a décidé de mettre sur pied une commission d’enquête par rapport à laquelle Amnesty International a émis le 17 novembre une série de recommandations (Index AI : EUR 44/033/2005). Cette affaire édifiante illustre par ailleurs une contradiction au cœur de la libéralisation de l’espace public turc : la peine de mort a été officiellement abolie, mais des secteurs « incontrôlés » recourent encore aux exécutions extrajudiciaires, tandis que les forces de sécurité continuent à recourir à un usage « inconsidéré » des armes à feu pour disperser ou réprimer les manifestations, en particulier dans les régions à majorité kurde.

Enfin, même si la presse turque reste l’une des plus vives et des plus libres d’une région en général peu « gâtée » sur ce plan, son statut n’en reste pas moins fragile, comme en témoignent les tentatives de modifier le Code pénal dans le sens d’une répression accrûe de tout écart envers « l’identité turque » ou la personne du fondateur de la République, Mustafa Kemal.

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