
- Le 23 avril 2005, 10 000 personnes défilent dans les rues d’Erevan, capitale de la République (ex-soviétique) d’Arménie, pour commémorer le 90e anniversaire du génocide commis par les Ottomans. ©AFP
La Turquie républicaine est depuis des décennies taraudée par la « question arménienne ». La fin du XIXe siècle avait été émaillée par des massacres de grande ampleur et s’était soldée par la mort de plusieurs centaines de milliers d’Arméniens. Mais c’est durant la Première guerre mondiale, un conflit extrêmement meurtrier pour toutes les communautés de l’Empire ottoman, que la « question arménienne » a pris un tour irréversiblement tragique. En 1915, les autorités ottomanes ont en effet décidé d’en finir avec une communauté arménienne suspecte de parti-pris pro-russe et travaillée par des tentations autonomistes et indépendantistes. En 1916, entre 1 et 1,5 millions d’Arméniens ottomans ont ainsi été déportés d’Arménie, de Cilicie et du Bosphore pour ensuite périr, soit de malnutrition, soit sous les coups de miliciens turcs et de supplétifs kurdes. C’est ce que l’historiographie arménienne nomme le Medz Yeghern ou « Grand Désastre ».
La République turque, qui n’est pas à un paradoxe près, est fondée sur un déni double et contradictoire. D’une part, les autorités turques modernes considèrent que la République fondée par les officiers de Mustafa Kemal n’a pas à être tenue responsable d’un crime contre l’humanité commis par un autre régime, le régime impérial. D’autre part, l’écrasante majorité des hommes politiques, intellectuels et citoyens turcs considèrent tout simplement que les massacres d’Arméniens sont une vue de l’esprit. Dans de telles conditions, l’évocation d’un génocide ne passe tout simplement pas et elle suscite même des réactions extrêmement violentes de la part des pouvoirs politique et judiciaire.
La non reconnaissance du génocide arménien s’explique par la peur de saper les fondements « idéalisés » de la République turque : révolte des officiers turcs contre l’occupant entre 1917 et 1922 ; unicité du peuple turc ; peur aussi de devoir réparer les exactions par des compensations territoriales ou financières. On constate depuis quelque temps de timides tentatives de briser le tabou mais il faut encore beaucoup de courage pour aborder cette question, comme le prouvent les poursuites engagées par la justice turque contre l’écrivain Orhan Pamuk, « coupable » d’avoir, en février 2005, « dénigré publiquement l’identité turque » en évoquant « l’assassinat de 30 000 Kurdes et un million d’Arméniens ».




