Saviez-vous qu’il est possible de se faire élire président d’un pays où il vous est interdit d’exercer une quelconque fonction politique ? C’est le coup de force qu’a réalisé Joao Bernardo Vieira. Cet ancien héros de la guerre d’indépendance est décidemment un redoutable animal politique. Après s’être emparé du pouvoir à la suite d’un coup d’État en 1980, Vieira avait ensuite régné sans partage sur le pays pendant dix-huit ans. Un ancien militant du parti au pouvoir raconte que « ‘Nino’ a construit son pouvoir sur la peur. Dès qu’on t’accusait de quelque chose, tu ne savais pas si tu allais revenir vivant. Si on te prenait, c’était la torture garantie, et même si tu sortais, après ce n’était pas évident. Il y en a beaucoup qui sont restés invalides à vie ou fous... [1] ».
Après une longue et impitoyable guerre de libération face au colonisateur portugais, ces dix-huit longues années de gestion violente, autoritaire, patrimoniale et clientéliste ont fini de faire de la Guinée-Bissau l’un des États les plus pauvres de la planète. À l’aune de l’indicateur de développement humain du PNUD, ce petit pays lusophone d’Afrique de l’Ouest est classé 172e sur les 177 pays répertoriés. [2]
Le balancier de l’histoire a toutefois fini par rattraper le dictateur et il a à son tour été renversé par un coup d’État au terme de la guerre civile qu’il avait déclenchée en 1998 pour sauver son pouvoir. « Nino » s’exila alors au Portugal avec la fortune colossale amassée sur le dos d’un peuple à l’agonie. Élu en 2000, Kumba Yala devenait le nouveau président mais sa gestion des affaires fut tout aussi irresponsable que celle de son prédécesseur. Il ne tarda pas à être à son tour évincé par un putsch militaire en septembre 2003.
Le pays a ensuite traversé une phase de transition durant laquelle il a sans doute connu son chef d’État le plus valable depuis Luis Cabral, en la personne de Henrique Perreira Rosa. Celui-ci refusa, malgré les innombrables sollicitations, de « rempiler » et de se porter candidat aux élections présidentielles. Ce faisant, il entrouvrit la porte dans laquelle allaient s’engouffrer les vieux démons...
On n’arrête pas les loups avec des lois
À la suite de leur destitution, toute activité politique fut interdite à Joao Bernardo Vieira ainsi qu’à Kumba Yala, respectivement jusqu’en 2009 et 2008. Une disposition entérinée par la Charte de Transition faisant office de « feuille de route » vers le scrutin présidentiel. Mais on n’arrête pas les loups avec des lois.
Ainsi, le 7 avril 2005, animé par la ferme intention de revenir au pouvoir, Nino Vieira atterrissait triomphalement dans le « Stade du 24 septembre » de Bissau, à bord d’un hélicoptère mis à sa disposition par les autorités de Guinée (Conakry), violant ainsi l’espace aérien et défiant ouvertement le gouvernement de transition.
De son côté, Kumba Yala, toujours affublé de son très reconnaissable bonnet rouge, signe distinctif des chefs Balantes (ethnie majoritaire en Guinée-Bissau), avait annoncé sa candidature dès la fin mars. Fidèle à lui-même, il avait menacé on ne peut plus sérieusement de reprendre le pouvoir par les armes si sa candidature à l’élection venait à ne pas être validée.
Le 10 mai allait être marqué par un coup de tonnerre dans le ciel serein des démocrates et un coup de couteau dans le dos des espoirs de changement. C’est ce jour-là en effet que la Cour Suprême valida, de manière incompréhensible et au mépris de la légalité, les candidatures des deux anciens dictateurs. Deux hommes qui, selon le politicien Iddrissa Djalo, « ont conduit le pays vers l’abîme et sont à l’origine de toutes les dérives qu’[il] a connues. » Une fois ouverte la boîte de Pandore, les tentatives de déstabilisation se multiplièrent, surtout à l’initiative de Kumba Yala et de ses partisans du PRS [3]. Le fantasque trublion au couvre-chef pourpre était devenu incontrôlable, s’autoproclamant président et allant jusqu’à occuper le bureau de la Présidence avec ses hommes, avant même le premier tour du scrutin. Pourtant, aucun de ces agissements n’eut pour conséquence de remettre sa candidature en question. Le turbulent Yala allait finalement être évincé de justesse au premier tour. Vieira, candidat indépendant, arrivait en deuxième position derrière Malam Baccaï Sanha, le candidat du PAIGC [4], parti dirigé autrefois par « Nino ». L’armée ayant donné des garanties de neutralité, le processus démocratique semblait pouvoir s’enclencher. Mais il allait être dévoyé par Joao Bernardo Vieira.
L’ancien chef de guerre, en fin tacticien, allait contre toute attente se ménager l’appui de l’incontrôlable Kumba Yala et d’autres candidats éliminés au tour initial. Fort de ses nouveaux alliés et d’une campagne où il n’avait pas lésiné sur la dépense, « Nino » avait surtout réussi le tour de force de s’assurer les votes des Balantes grâce à l’appui de leur leader charismatique. Le 10 août, après maintes tergiversations et dans un climat tendu par les suspicions de fraudes - bien que les nombreux observateurs internationaux aient unanimement déclaré les élections valides... - et les annonces contradictoires, la Commission nationale des Élections déclarait Vieira vainqueur du second tour avec 52,35 % des voix. Dans un premier temps, le PAIGC se refusa à accepter ce résultat. Le pays menaçait alors de basculer à nouveau dans le chaos. Mais, une fois tous les recours légaux épuisés, les partisans de Malam Baccaï Sanha durent bien accepter l’inconcevable réalité : « Nino » allait présider à nouveau aux destinées de la Guinée.
Officiellement investi le 1er octobre dernier, Joao Bernardo Vieira venait de kidnapper le processus démocratique mais également tout espoir de changement pour le peuple guinéen. Car à 67 ans, on voit en effet mal ce prédateur éprouvé se soucier soudain davantage des problèmes de son pays que de ses intérêts personnels...
Guinée-Bissau : la démocratie kidnappée
mardi 1er novembre 2005, par
En avril dernier, après six ans d’exil, Joao Bernardo Vieira, alias « Nino », revenait illégalement en Guinée-Bissau, pays sur lequel il avait régné sans partage de 1980 à 1998. Interdit de tout mandat politique jusqu’en 2009, l’ex-dictateur a pourtant réussi à participer aux élections présidentielles... et à les gagner. Un collaborateur de Libertés ! était sur place. Reportage.
Notes
[1] Propos recueillis par Tobias Engel et rapportés dans « Instable Guinée- Bissau », Le Monde diplomatique, novembre 2003, p. 21.
[2] Programme des Nations Unies pour le Développement, « Rapport Mondial sur le Développement Humain 2005, en ligne sur http://hdr.undp.org/reports/global/...
[3] Parti de la Rénovation sociale, que les Bissau-Guinéens ont ironiquement rebaptisé « Parti de la Régression sociale ».
[4] Parti Africain pour l’Indépendance de La Guinée et du Cap Vert, parti fondé par Amilcar Cabral, figure de proue du mouvement de décolonisation, et qui restera le parti unique jusqu’en 1991.





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