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Les faux semblants d’une guerre coloniale

vendredi 30 septembre 2005

Loin de se limiter aux conséquences de la désintégration de l’Union soviétique, le conflit qui oppose la Fédération de Russie à la République tchétchène plonge ses racines dans l’histoire de l’expansion de la Russie tsariste dans le Caucase au 19e siècle. Si le passé était déjà sanglant, le présent confine à une horreur où l’escalade de la violence l’emporte sur toute velléité de paix.

Conséquence directe de l’assassinat de son président élu, Aslan Maskhadov, en mars dernier, le gouvernement (indépendantiste) de la République tchétchène a été remanié en août et attribue désormais au sanguinaire chef de guerre Chamil Bassaev la place de vice- Premier ministre. Lourde de sens, cette évolution politique n’est hélas que la conséquence de plus de dix ans [1] de la guerre extrêmement meurtrière que mène l’armée de la Fédération de Russie contre la population civile de Tchétchénie, dans une indifférence quasi générale.

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Charnier Tchetchenie
Mars 1995. Un soldat russe inspecte les corps exhumés de civils tchétchènes tués durant les combats de l’hiver 1994 © AFP

Face à ce qui ressemble de plus en plus à l’extermination lente et continue de tout un peuple, la radicalisation de la résistance au détriment des indépendantistes modérés était malheureusement prévisible, dans un contexte où 80 000 hommes russes en armes, secondés par des supplétifs tchétchènes prorusses, quadrillent un territoire grand comme la Wallonie sur lequel ils continuent de rafler, à des fins financières, les civils d’une population déjà deux fois décimée en dix ans. Situation sordide, par rapport à laquelle les slogans de normalisation cachent mal la pérennisation de la terreur et l’absence totale d’initiative politique en faveur de négociations et d’une résolution durable de ce conflit multiséculaire.

Un lourd passif colonial, émaillé d’exterminations récurrentes

L’histoire de la Tchétchénie va de pair avec celle de la colonisation par la force du Caucase du Nord par les empires tsariste puis soviétique. Après une première guerre à la fin du 18e siècle, la guerre du Caucase (1818-1864) laisse la Tchét- chénie exsangue : sa population est réduite de moitié, passant de 200 000 à 89 000 personnes. Si la révolution bolchevique de 1917 laisse un temps espérer aux Tchétchènes une libération du joug tsariste, ils sont bien vite rattrapés par l’empire, devenu entre temps soviétique. La déportation de 1944 constitue un nouveau traumatisme dans l’histoire du peuple tchétchène. Accusé mensongèrement par Joseph Staline de collaboration massive avec l’ennemi nazi [2], l’ensemble du peuple tchétchène est décrété « ennemi du peuple soviétique » et déporté en Asie centrale. Plus d’un cinquième de la population périt dans les convois ou durant les premières années de déportation, tandis que le territoire tchétchène est rayé de la carte avant qu’une réhabilitation - seulement partielle -soit annoncée en 1957, quatre ans après la mort de Staline.

Un conflit post-soviétique

Pendant les dernières décennies de l’Union soviétique, une République autonome de Tchétchéno-Ingouchie abrite une société multiethnique dont la capitale (Grozny) est majoritairement peuplée de Slaves et où Russes et Tchétchènes cohabitent dans un relatif modus vivendi, en dépit des discriminations dont sont victimes les Tchétchènes dans les sphères économique, politique, linguistique et culturelle. En 1985, l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev et les débuts de la Perestroïka (restructuration) réveillent les rêves enfouis de libération du double joug colonial et communiste. Un mouvement indépendantiste tchétchène se met sur pied, avec à sa tête le général tchétchène Djokhar Doudaev, qui, devenu président de Tchétchénie, proclame l’indépendance. En réponse, le pouvoir russe, après avoir déclaré l’état d’urgence, instaure un blocus économique puis arme l’opposition. Doudaev réplique. L’Armée russe bombarde : la première guerre est enclenchée. Le conflit entre les indépendantistes tchétchènes et le jeune Etat russe, qui lui-même est devenu indépendant à la faveur de l’éclatement de l’Union soviétique [3], est très marqué par l’héritage soviétique. Premièrement, les protagonistes sont issus du même moule : les indépendantistes Djokhar Doudaev et Aslan Maskhadov sont des militaires de carrière soviétiques formés dans les mêmes académies militaires que les militaires russes. Deuxièmement, ce conflit met face à face des héritages historiques et culturels communs. Enfin, l’approvisionnement en armes est « local », les anciennes bases soviétiques offrant de part et d’autre des stocks inépuisables de munitions sans que le moindre approvisionnement extérieur soit nécessaire. Sur le plan politique, l’idée d’indépendance a en quelque sorte fini par dépasser ses porte-parole. Entraînés dans le sillage de l’accession à l’indépendance des républiques anciennement dites « de l’Union » (parmi lesquelles les républiques sud-caucasiennes d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie), les indépendantistes tchétchènes, nourrissant une rancœur envers le passif colonial de la guerre du 19e siècle et le passif soviétique de la déportation de 1944, aspirent à une indépendance politique dont ils n’ont pourtant encore clarifié ni les contours, ni les modalités. Le bras de fer oppose Djokhar Doudaev, premier président indépendantiste élu à la tête de la République tchétchène, à Boris Eltsine, premier président élu à la tête de la Fédération de Russie et ayant luimême encouragé l’éclatement de l’URSS ainsi que l’émancipation des républiques et régions autonomies de Russie.

La Tchétchénie entre le marteau et l’enclume

Après août 1996 et la reprise de Grozny par les combattants tchétchènes, qui marque la fin de la guerre, la Tchétchénie est dévastée, meurtrie (80 000 civils environ ont été tués, soit près d’un dixième de la population [4] ), dépourvue de statut juridique clair et privée d’aide. Les Accords de Khassav-Iourt, signés en août 1996 entre le général russe Alexandre Lebed et Djokhar Doudaïev, maintiennent le flou. Tandis que les indépendantistes y voient une consécration de leur victoire et l’accession de facto à l’indépendance, les autorités russes rappellent qu’en l’état, la Tchétchénie continue de faire partie de la Fédération de Russie jusqu’à ce qu’un référendum soit organisé dans un délai de 5 ans pour clarifier son statut. La pénétration d’islamistes sur le territoire tchétchène pendant la première guerre accroît le chaos de l’entre-deux-guerres, sur fond de certaines collusions troublantes entre services russes et preneurs d’otages, dont l’activité devient un moyen d’enrichissement répandu. Aslan Maskhadov, indépendantiste modéré dont l’élection en janvier 1997 à la présidence de la République tchétchène a été validée par l’OSCE, ne parvient pas à enrayer la montée en puissance d’anciens chefs de guerre ni à contrôler l’opposition islamiste qui le voue aux gémonies. Le seul succès dont peut se prévaloir Aslan Maskhadov, c’est d’avoir réussi à éviter que la Tchétchénie ne sombre dans la guerre civile... elle sera ravagée par une nouvelle guerre face au rouleau compresseur russe. En 1999, suite à l’incursion au Daghestan voisin des islamistes Chamil Bassaev et du Jordanien Habib Abd Ar-Rahman Khattab et à l’explosion d’immeubles sur le territoire russe immédiatement attribuée par les autorités russes à la « piste tchétchène », l’armée russe reprend la guerre en Tchétchénie. Occupation militaire, ratissages, généralisation de la torture : c’est la logique coloniale qui prime à nouveau avec son vocabulaire (« opération antiterroriste » et non guerre, « terroristes » et non indépendantistes), ses exactions et le recrutement par la puissance occupante d’un personnel politique et militaire à ses ordres, censé incarner une normalisation à l’œuvre.

Fausse normalisation, vraie « tchétchénisation »

Alors que dès 2000 le Président Poutine, à peine élu à la tête de la Fédération de Russie, parlait déjà de normalisation en Tchétchénie, tout venait invalider ses dires et montrer que la « tchétchénisation » de la vie politique, des affrontements et de la terreur ne signifiait en rien normalisation. Ni la nomination du mufti Akhmad Kadyrov en 2000 à la tête de la Tchétchénie, ni son « élection » en 2003 ne sont parvenues à masquer l’état de guerre, comme en témoigne son assassinat en mai 2004 ou comme le démontre le surgissement de la guerre au cœur même de la société russe, à travers les prises d’otages sanglantes de Nord-Ost en 2002 ou de Beslan en 2004. Ni la liquidation de plusieurs chefs de guerre tchétchènes en 2003- 2004, ni celle de leur président Aslan Maskhadov en mars 2005, ne signifient non plus une quelconque pacification de la Tchétchénie. La capacité de renouvellement de la résistance est directement corrélée à la poursuite d’exactions dans lesquelles sont d’ailleurs impliqués des groupes tchétchènes proches de Ramzan Kadyrov (le fils d’Akhmad Kadyrov), comme les bataillons Vostok et Zapad, impitoyables dans leur traitement des civils. Autant d’éléments de guerre civile juxtaposés à cette guerre coloniale, que trop de discours occidentaux préfèrent à la hâte qualifier de guerre de Djihad ou de lutte contre le terrorisme international.

Islamise et terrorisme, deux justifications commodes pour ne rien faire...

L’appellation de « guerre de Djihad », souvent accolée à celle de « lutte contre le terrorisme international », permet en effet à la communauté internationale de ne pas prendre ses responsabilités face à une Russie encore redoutée. En même temps, elle n’a rien fait en amont pour empêcher ces dérives. Si les ressorts premiers de la guerre de Tchétchénie restent bel et bien la libération nationale, comme on l’a vu dans les revendications exprimées même par les fractions les plus radicales de la résistance, lors des prises d’otages de Nord-Ost et Beslan, l’imagerie islamiste y est cependant convoquée, sans qu’on puisse attester de liens forts entre internationale islamiste et résistance tchétchène. Autant les mouvances internationales islamistes souhaitent faire de la Tchétchénie un des foyers du Djihad, autant les Tchétchènes eux-mêmes continuent de se situer dans une logique de face-à-face avec la Russie, où l’escalade de la violence semble sans fin si aucune puissance tierce ne vient garantir la tenue de négociations. La liquidation d’Aslan Maskhadov et la mise à l’écart de son ministre des affaires étrangères Ilyas Akhmadov - qui promouvaient tous deux un plan de paix demandant la double démilitarisation de la Tchétchénie, sa démocratisation et à terme l’indépendance conditionnelle [5] - n’ont été possibles que parce qu’aucun pouvoir exécutif occidental, précisément, n’avait pris au sérieux leurs demandes d’implication de la communauté internationale. La nomination du chef de guerre Chamil Bassaev au poste de vice- Premier ministre du gouvernement indépendantiste en août 2005 marque un pas supplémentaire dans la radicalisation de la résistance et permet aux gouvernements occidentaux d’emboîter plus aisément le pas à la rhétorique de Vladimir Poutine et à persister dans l’absence d’initiative politique. Le pire est toujours possible et d’autres Beslan peuvent survenir. Raison de plus pour que la communauté internationale s’attelle au plus vite à convaincre et, peut-être, à aider la Russie à mettre un terme à cette guerre.

Aude Merlin, Doctorante à Sciences Po (Paris) ; Co-auteure de « Tchétchénie : Une affaire intérieure ? - Russes et Tchétchènes dans l’étau de la guerre », Autrement, 2005.

Notes

[1] La « première » guerre a duré de 1994 à 1996. La deuxième a commencé en 1999 et dure encore à ce jour.

[2] Cette accusation massive est fallacieuse, un peuple entier ne pouvant être collaborateur, d’autant que les armées nazies n’ont jamais dépassé les confins nord-ouest de la Tchétchéno-Ingouchie, essentiellement peuplés de Russes. En outre, si quelques individus ont en effet été tentés par la collaboration avec les nazis dans l’espoir de s’affranchir du joug soviétique, des dizaines de milliers de conscrits tchétchènes ont, par exemple, défendu la forteresse soviétique de Brest-Litovsk (en Pologne et aujourd’hui en Biélorussie) ou d’autres points stratégiques soviétiques.

[3] Sous le régime soviétique, la Fédération de Russie n’était pratiquement pas organisée en « République de l’Union », le pouvoir « russe » s’exerçant au travers du pouvoir « supranational » soviétique. Suite à l’avènement de Boris Eltsine à la tête de la Russie, à l’éclatement de l’URSS et à la chute de Gorbatchev, la Russie va proclamer son « indépendance » en 1991 au même titre que les 14 autres républiques.

[4] D’après Taouss Djabraïlov, président du Conseil de Sécurité tchétchène (pro-russe), les deux guerres auraient causé la mort de 150 000 personnes depuis 1994. Les pertes dans l’Armée russe au cours de la deuxième guerre se situent entre 10 000 et 25 000 selon les évaluations.

[5] Ce plan est toujours en ligne sur www.chechnya-mfa.info et a recueilli près de 40 000 signatures de parlementaires, personnalités, citoyens.

1 Message

  • > Les faux semblants d’une guerre coloniale Le 11 décembre 2005 à 14:19 , par Sarmat

    Le monde selon Poutine est divisé en 2 parties-les démocrates « comme lui-même » et les énémis du procesus « démocratique et social Russe »-les térorrists-islamists.Tout étranger, tout clandestin sur le territoire Russe peut être traité comme en terrorist selon la tèorie du despot Poutine-la multitude des origines des victimes de cette guerre confirme bien ça !

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