
- Mercedes Fernandez, présidente de l’Association des Détenus et Disparus de la ville de Parral, lit un journal local qui établit la possibilité que des disparus aient été emprisonnés et forcés de travailler dans la Colonia Dignidad. Octobre 1997 © AFP
C’est par Helmut Frenz que le scandale est arrivé. Bon connaisseur du Chili où il fut évêque de l’Eglise luthérienne pour la région de Parral, il connaissait les crimes commis sous la dictature, notamment ceux perpétrés à Dignidad, une colonie allemande de 15 000 hectares créée en 1961 près de la ville de Parral, 350 km au sud de Santiago [1]. En 1977, de retour dans son pays et devenu entre-temps président de la section allemande d’Amnesty International, Frenz rédige et diffuse une brochure révélant le rôle joué par la Colonia comme centre de torture et de séquestration de personnes « disparues » et stigmatisant le rôle joué par Paul Schäfer. L’hebdomadaire allemand Stern répercutant ces révélations dans ses colonnes, le scandale est énorme. La Colonia Dignidad contre-attaque. Une enquête est ouverte, à charge pour Amnesty de prouver la validité de ses accusations, ce qui se révélera difficile, les prisonniers séquestrés et torturés à la Colonia ayant toujours eu les yeux bandés, leurs témoignages reposant donc sur la mémoire auditive [2]. Durant les dernières années de la dictature de Pinochet (1973-1989), aucun devoir d’enquête n’aboutit, la justice n’ayant aucune envie de faire diligence. L’instruction s’enlisant, Schäfer finit par se persuader de son impunité. Il faudra attendre dix ans pour qu’une première perquisition ait lieu et neuf autres années pour que la justice établisse que la Colonia Dignidad fut un lieu de torture.
Un parcours violent
S’il ne fut pas un nazi de premier plan, l’admiration pour le nazisme de cet officier et ambulancier dans la Wehrmacht pendant la Deuxième guerre semble bien avérée par la discipline imposée à la Colonia : culte de la rédemption par le travail (« Arbeit macht frei »), mépris des femmes, enfants séparés des parents, langue de bois, uniforme obligatoire, etc., le tout imprégné d’un protestantisme baptiste intégriste.
Après la guerre, Paul Schäfer fonde en Bavière avec Hugo Baar, un pasteur baptiste, une « mission spéciale d’aide aux enfants ». Accusé d’abuser sexuellement des enfants de la mission, spécialement les garçons, Schäfer trouve refuge au Chili avec quelques compatriotes. Il y fonde en 1961 une Colonia Dignidad qui devient vite un Etat dans l’Etat, cerné de barbelés et peuplé d’Allemands, dont d’anciens nazis, travaillant comme des esclaves sous la férule de Schäfer.
Grâce au soutien de la droite chilienne et des conservateurs allemands, la colonie ne cesse de s’agrandir et se dote bientôt d’une école et d’un hôpital, tous deux gratuits, une « bénédiction » dans un pays où l’enseignement et les soins de santé sont presque inaccessibles aux plus démunis. De quoi sans doute comprendre pourquoi les enquêtes se heurteront souvent à l’hostilité du voisinage. Car très vite les dénonciations se multiplient et émanent pour la plupart de colons allemands évadés de la colonie et dénonçant le sadisme et l’esclavagisme qui y règnent. D’autres dénonciations portent sur les abus sexuels de Paul Schäfer [3] sur de jeunes Chiliens vivant à l’internat et d’autant plus vulnérables qu’ils sont coupés de leurs familles. Mais petit à petit, les langues se délient, des expertises médicales sont menées et des plaintes sont déposées. En vain.
En 1973, le coup d’Etat militaire s’accompagne d’une répression sanglante. Pour Paul Schäfer et ses acolytes, anticommunistes farouches, le renversement du gouvernement d’Union Populaire de Salvador Allende est une victoire. La Colonia Dignidad met dès lors ses locaux et ses anciens « professionnels » de la torture à la disposition de la DINA (Dirección Nacional de Inteligencia, renseignements militaires). Il faudra attendre la restauration de la démocratie parlementaire en 1989 pour que l’Etat chilien s’intéresse enfin à la Colonia Dignidad.
De découvertes en découvertes
En plusieurs années d’instruction, le dossier Dignidad n’a cessé de s’épaissir. Si les poursuites furent d’abord d’ordre économique (la colonie n’était pas taxée et éludait l’impôt), les dernières instructions ont permis de découvrir sous la colonie un réseau de bunkers souterrains, abritant des salles de torture, des stocks d’armes de gros calibre et des laboratoires de recherches chimiques et bactériologiques. La justice se demande désormais si la Colonia a jadis fourni en armes la dictature ou pratiqué un trafic d’armes à grande échelle. Les archives de la colonie permettront peut-être de retrouver la trace de certains « disparus ».
En 1991, la Colonia Dignidad a changé de statut juridique et de nom, tandis que les conditions sociales y ont fortement évolué.Mais les perquisitions continuent dans ce qui s’appelle désormais la Villa Baviera, mais dont les vétérans préfèrent se taire, au risque d’être inculpés pour complicité avec Schäfer. Fermé, l’hôpital pourrait bientôt rouvrir. Et ce qui préoccupe aujourd’hui les colons allemands, c’est une lutte pour le pouvoir et le capital énorme de la colonie. Quant à Paul Schäfer, « l’oncle éternel », le mythe est aujourd’hui sous les verrous. L’heure de la justice a-t-elle enfin sonné ? Certains en doutent, estimant que les horloges du Chili ne sont pas toujours à l’heure.
Pour en savoir plus : Maria Poblete et Frederic Ploquin, La colonie du Docteur Schäfer, une secte nazie au pays de Pinochet, Fayard, 2004.




