Libertés : Pourquoi avez-vous décidé de consacrer tout votre temps à la défense des condamnés à mort ou de ceux qui risquent la peine de mort ?
Clive Stafford Smith : J’ai toujours été opposé à la peine de mort. De théorique dans ma jeunesse, cette opposition est devenue très concrète quand j’ai été amené à rencontrer des condamnés à mort... À l’âge de 19 ans, je voulais devenir journaliste et je suis parti étudier aux États- Unis. Des avocats chez qui j’ai fait un stage m’ont mis en contact avec des condamnés à mort en Géorgie : j’étais choqué que la peine de mort existe aux USA mais je l’ai été encore plus par le fait que ces condamnés n’avaient pas d’avocat et que ceci se produise dans un pays riche comme les USA. Johnny Mack Westbrook, un de ceux que j’ai rencontrés, était handicapé mental, il n’avait pas d’avocat et n’avait pas non plus reçu de visite de ses proches depuis six ans. J’ai trouvé cela scandaleux ; c’est alors que j’ai décidé de devenir avocat.
Vous dites que vous préférez défendre des coupables plutôt que des innocents. Pourquoi ?
Ma façon de vivre est de regarder autour de moi, de voir ceux qui sont les plus haïs et d’essayer de faire quelque chose pour eux. C’est ainsi d’ailleurs que je me retrouve en train de défendre les prisonniers de Guantánamo. Pour en revenir à la question de la peine de mort, je dirais que les personnes coupables d’un crime sont l’objet de la vindicte populaire, de la haine de la société, en particulier les pédophiles. J’en ai défendu certains. Ils souffrent de maladie mentale. La façon dont on les traite me semble révoltante et, de plus, inefficace car, quand ils sortent de prison, ils risquent de faire de nouvelles victimes. Beaucoup de personnes emprisonnées devraient se trouver dans une institution spécialisée ou à l’hôpital et non en prison. Les accusés innocents ou qui pourraient l’être bénéficient de notre compassion. Pas les coupables. Que considérez-vous comme votre plus belle réussite... et votre plus cuisant échec ? Mon plus beau succès ? Ma rencontre avec ma femme ! (Rires) En ce qui concerne mon métier, je ne vois pas les choses de cette façon. Je considère que j’ai beaucoup de chance de pouvoir faire ce que je fais, c’est-à-dire quelque chose qui me passionne. Nous gagnons beaucoup plus fréquemment que nous ne perdons. Ce qui est le plus gratifiant, c’est de pouvoir « rendre » la vie à quelqu’un, c’est quand je suis arrivé à persuader le jury de ne pas condamner un de mes clients à la peine de mort. L’échec, c’est justement quand je n’y parviens pas. Le jury a le choix et quand il rend une sentence de mort en disant : « Ce type ne mérite pas de vivre ! », pour moi, c’est plus dur encore que d’assister à une exécution...
Votre vision du monde judiciaire, des juges et des procureurs, semble très négative. Pourquoi ?
Je pense que ceux qui deviennent procureurs ont une mentalité particulière, ils voient le pire en chaque individu. Dans nos sociétés, nous avons tendance à donner du pouvoir aux gens qui sont les moins compatissants et les plus vindicatifs, et cela est très dangereux. Je ne vois pas de différence - du moins aux USA - entre juges et procureurs ; en effet, dans ce pays, les juges sont souvent d’anciens procureurs. Ils ne changent pas d’attitude en changeant de fonction. Moi-même, je ne pourrais jamais envoyer quelqu’un en prison. La prison est un univers terrible...
Vous voulez internationaliser votre combat contre la peine de mort. Comment faire ?
Un condamné à mort n’a aucun pouvoir. S’il a un avocat, il acquiert un peu de pouvoir. Mais donnons-lui plus de pouvoir. Prenons l’exemple d’un citoyen britannique dans le couloir de la mort aux USA. Il peut avoir 58 millions de personnes qui le soutiennent. Cela l’aide lui et cela aide aussi les autres condamnés. Il y a les interventions du gouvernement britannique, celles de l’Union Européenne, celles des groupes de soutien aux condamnés, comme Lifelines [2] qui, en écrivant aux prisonniers, leur rendent une certaine dignité.
Que pensez-vous des actions d’Amnesty ?
Dans le passé, Amnesty lançait principalement des Actions Urgentes peu de temps avant la date d’exécution prévue, ce qui me semblait sans grand intérêt, peu efficace. Cela a changé par la suite : je me souviens d’un cas où Amnesty a demandé à ses membres d’écrire au procureur avant le procès d’un mineur d’âge en lui demandant de ne pas requérir la peine de mort. Celui-ci a été submergé de lettres et cela a réussi ! Sa force de mobilisation est grande. Les actions visant l’abolition de la peine de mort pour les mineurs ont été efficaces. Mais à mon avis, Amnesty pourrait faire beaucoup plus encore... Par exemple, en débloquant des fonds pour l’aide aux condamnés : pour financer le travail d’avocats, de médecins, de psychiatres, de journalistes ou d’autres personnes.
Au sein d’Amnesty, nous remarquons que les actions sur la peine de mort sont moins nombreuses qu’auparavant. Avez-vous aussi relevé ce changement ? Vous vous occupez maintenant de prisonniers à Guantánamo. La peine de mort est-elle selon vous devenue un sujet moins important ?
Je pense que la peine de mort est en train de disparaître petit à petit dans le monde. Cela ne diminue en rien l’importance qu’il faut accorder à ce sujet car il s’agit d’êtres humains qui « perdent » leur vie. Sauver une vie, c’est important ! Ceci étant dit, la « guerre contre le terrorisme » est en train de se renforcer et cela va certainement encore empirer... Les condamnés à mort aux USA forment un petit groupe (moins de 3 700 personnes). Ils ont été - et sont encore - victimes de la haine ordinaire. Mais cette haine se retrouve à présent projetée dans la « guerre contre le terrorisme » et les personnes qui en sont victimes sont beaucoup plus nombreuses que les condamnés à mort américains et elles ne suscitent pas ou peu d’opposition à la politique actuelle qui consiste à ne pas leur offrir un procès équitable, par exemple. Le danger est que, par les actions que nos gouvernements mènent et le non-respect des droits fondamentaux comme c’est le cas à Guantánamo, nous sommes en train de créer une nouvelle génération de terroristes.
3.4 Les coupables comme les innocents
Propos recueillis par Françoise Dieryck, responsable coordination USA.
dimanche 11 septembre 2005
Clive Stafford Smith est un avocat britannique qui a combattu la peine de mort aux États-Unis pendant 20 ans. Il a travaillé en Géorgie puis en Louisiane afin de prendre en charge la défense de condamnés à mort sans ressources. En 1999, il a créé une organisation basée à Londres, Reprieve (« Grâce ») qui défend les droits fondamentaux des condamnés à mort aux USA en leur fournissant une aide juridique. Depuis peu, Clive Stafford Smith s’occupe de la défense de plusieurs prisonniers incarcérés sur la base américaine de Guantánamo (Cuba) [1] Il vient de se réinstaller en Angleterre, où nous l’avons rencontré.
Notes
[1] Pour de plus amples informations sur la peine de mort aux USA ou sur l’action de Clive Stafford Smith en faveur des prisonniers de Guantánamo, envoyez un message à fdieryck aibf.be ou visitez le site web : http://www.aibfusa.be ou prenez contact avec la coordination USA en vous adressant au Secrétariat national d’Amnesty au 02 538 81 77.
[2] Lifelines est une association de soutien aux condamnés à mort américains basée au Royaume-Uni. Site web : www.lifelines.org




