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Le Népal entre chiens et loups

Par Vanessa Dougnac

vendredi 1er avril 2005

Pris entre l’enclume de la guerilla maoïste et le marteau des forces royalistes, la population des montagnes népalaises vit au rythme des enrôlement forcés et des représailles militaires. Le tout dans un climat glauque de fin de règne et de société à la dérive. Reportage.

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Sheima, combattante maoïste de 17 ans, avec son jeune chef Ramesh, 22 ans. Elle appartient à l’Armée du Peuple, les soldats Maoïstes, qui occupent tous les territoires de ces vallées, et tiennent à distance toute intrusion de l’armée royale du Népal. Village de Kainkadaneta, districte de Salyan , Népal, août 2004 © Rudra Khadka

Face à l’Himalaya, la douce mélodie des voix, guidée par le son de la flûte, monte lentement, têtue et envoûtante. « Camarades ! La victoire est proche ! Vengeons le sang de nos martyrs ! », chantent des adolescents, un bandeau rouge noué sur le front. Dans cette école isolée au sommet d’une montagne, les brigades du CPN-M, (le Parti Communiste du Népal - Maoïste), enchaînent danses et discours-fleuves, afin de rallier à leur cause les habitants des alentours. Disciplinés, les enfants rassemblés applaudissent, tout en louchant sur les fusils des guérilleros qui surveillent la vallée. A l’écart, sous un parapluie la protégeant du soleil, un petit bout de femme au visage rond et jovial, vêtue d’une tunique rose, contemple la scène, le sourire aux lèvres. Il s’agit de la « Camarade Tika Budhathoki », 32 ans, qui n’est autre que le chef maoïste du secteur, combattante de premier plan dans l’insurrection sanglante qui secoue depuis neuf ans le Royaume hindou du Népal.
Dans cette zone frontalière des districts de Salyan et de Rukum, 400 kilomètres à l’ouest de Katmandou, les forces de l’ordre ne se risquent plus. « Cette région est l’une des plus sensibles du pays », avait prévenu le major Bishwo Bandhu Pahadee, officier de l’Armée royale du Népal, dans son camp retranché de Salli Bazaar, à une journée de marche de la vallée. De fait. Depuis 1996, sous l’impulsion de son leader intellectuel le Camarade Prachanda - alias « Le Terrible » -, la guerilla maoïste s’est enracinée dans les campagnes, tirant profit du mécontentement né de la misère et de l’instabilité politique. Les « Maowadi », comme on les appelle ici, ne désarment pas, et les pourparlers esquissés fin 2002 n’ont débouché que sur une violence redoublée. Et bien que ne bénéficiant d’aucune sympathie de la Chine, le grand voisin du nord, les rebelles continuent à se réclamer de Mao et rêvent de remplacer la monarchie par une république communiste.
En attendant, entre idéalisme révolutionnaire et banditisme rural, ils sont les seigneurs incontestés de contrées où même l’électricité a renoncé à la marche vers le progrès. Reliant les uns aux autres les petits villages de ces montagnes, les sentiers s’inventent au gré des galets des rivières, des talus qui séparent les rizières et des pistes abruptes qu’empruntent les mulets pour ravitailler les montagnards. Il n’est pas rare d’y croiser des cohortes de familles entières, portant de maigres sacs à dos et fuyant l’occupation maoïste. Mais, sur ce terrain difficile, l’Armée royale du Népal, forte de 78 000 hommes et militarisée depuis 2002 à grands renforts d’aides américaine, britannique et indienne, reste en échec. Pis, au rythme des vols et des embuscades, elle est devenue le fournisseur d’armes des Maoïstes de la guerilla. A flanc de montagne, nous suivons la Camarade Budhathoki qui mène la marche en brandissant son parapluie. Derrière elle, en treillis de combat, six filles et garçons armés nous encadrent. Budhathoki porte le sac traditionnel népalais (« artisanat maoïste, réalisé pas nos femmes de la section culturelle », précise-t-elle). Dans le sac, un talkie-walkie satellitaire, un pistolet, des documents et la photo de sa fille. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Elle a tué tant d’hommes qu’elle avoue ne pas en avoir le décompte exact. « Et puis, lors d’attaques groupées, personne ne sait jamais qui tue qui... » A-t-elle déjà tué un homme à bout portant ? « Oui, plusieurs fois. » Puis elle enchaîne : « Au Népal, vaut-il mieux mourir par manque de nourriture ou pour le Parti ? Moi, je vais mourir pour une bonne cause. Je rêve simplement d’un nouveau Népal. D’égalité entre les gens. Mais le Roi ne veut pas nous entendre. Alors, dès que je peux attaquer les forces de l’ordre, je le fais. Vous avez vu le camp militaire, en bas, dans la vallée ? Il n’en a plus pour longtemps. » Budhathoki exulte : « C’est le stade final de la révolution : nous possédons 80 % du Népal ! » A Katmandou, justement, les analystes débattent sans fin : quel est le territoire contrôlé par les maoïstes ? Difficile à évaluer, les Maowadi maintenant souvent une présence minimale dans les villages et se déplaçant selon le principe « d’encerclement des villes ». Mais la moitié au moins du territoire népalais serait entre leurs mains.


La violence s’est nourrie des ratés démocratiques et du chaos politique. A Katmandou, les conflits entre partis ont paralysé les débats, les gouvernements ont valsé, la corruption s’est généralisée et l’armée a fini par s’imposer. La suprématie des hautes castes s’est institutionnalisée, à tel point que les analystes soulignent le « fonctionnement médiéval » de la société népalaise. L’ombre du mystérieux massacre de la famille royale, dans la nuit du 1er juin 2001, plane encore, telle une malédiction. Quel est donc l’avenir du Népal, l’un des pays les plus beaux et les plus pauvres du monde, enlisé dans un conflit de 11 000 morts ? Beaucoup ont le sentiment d’un pays qui part à la dérive, à l’image de ses gigantesques glaciers himalayens qui fondent chaque jour un peu plus...
Désormais, les Népalais n’ont d’autre choix que de s’en remettre à la fermeté de leur Roi Gyanendra, cet homme au visage insondable et grimaçant, qui, après trois ans de règne et le limogeage de 4 gouvernements successifs, s’est emparé le 1er février dernier de tous les pouvoirs exécutifs en décrétant l’état d’urgence. Il reprochait au gouvernement précédant son incapacité à mater la rébellion maoïste. Contrôlant la presse et ses opposants politiques, ce monarque veut s’imposer comme l’ultime solution pour la reprise en main du pays. Il promet, à long terme, l’élection d’un parlement (dissous en 2002) même si aucun scrutin n’est imaginable dans un pays à feu et à sang. Risqué, le scénario royal est également loin de recueillir l’approbation internationale, à commencer par une Inde « inquiète » et d’autres partenaires financiers cruciaux du Népal, lesquels lui tournent désormais le dos. Reclus dans son palais, protégé par son armée, comment le Roi parviendra-t-il à se rendre maître à la fois des maoïstes et des forces politiques ? Nul ne le sait.
En attendant, ce soir, les brigades maoïstes de Budhathoki trouvent refuge à Kaikadaneta - « Espoir » en népalais -, un petit village accroché à une crête. Une trentaine de filles et de garçons de 15 à 20 ans, pistolets en bandoulière, plaisantent entre eux, bras dessus, bras dessous. Voici donc « l’Armée du Peuple », la section combattante des Maoïstes. Attablés sous un auvent, certains veulent bien raconter leur vie. Orphelin, Andolan, 19 ans, est entré au Parti à l’âge de 16 ans, motivé par les idées maoïstes qu’il énumère tel un automate : « La révolution brisera le système des castes et apportera à ce pays une structure sociale égalitaire ». Les cheveux longs, vêtu d’un tee-shirt Nike, il promet de se battre « jusqu’au bout ». En caressant la tête d’un petit garçon installé sur ses genoux, Andolan explique qu’il est spécialisé dans les armes et les explosifs, pour lesquels il ne cache pas sa fascination. Les ennemis jurés restent les forces de l’ordre du Roi- « ces chiens ! » -, qu’il accuse de « massacrer des innocents, enlever et torturer des civils ». Des faits autant avérés que ceux reprochés aux maoïstes. Autour, les villageois ne bronchent pas. Une Népalaise, belle et impassible, coupe des oignons sur la table. Les enfants écoutent. Ici, chaque notable occupe une fonction au sein de l’organisation rebelle, sauf le plus riche, qui a fui depuis longtemps. Selon les préceptes de Mao Tsé-Toung, la structure maoïste s’articule autour de trois forces : le Parti, chargé de la propagande et des stratégies révolutionnaires, « l’Armée du Peuple », qui attaque les « ennemis » et défend les zones sous son contrôle, et, enfin, « le Front unifié », responsable du « Gouvernement du Peuple ». Dans ce village, un vieil homme, nommé chef local de ce véritable gouvernement parallèle, doit traiter des affaires courantes. « Il faut surtout que je collecte de la nourriture et des vêtements pour l’Armée du Peuple, dit-il en grommelant. J’essaie aussi de convaincre ceux qui ne veulent pas payer l’impôt révolutionnaire. » Pourquoi est-il devenu maoïste ? « Tout le monde ici l’est devenu, répond-il. C’est comme ça »
La doyenne du village, Lal Matirana, 75 ans, ne se prive pourtant pas de donner son avis, entre deux bouffées de cigarette. « Autrefois, c’était bien mieux, il n’y avait pas d’armes. Mais où pouvons-nous fuir ? Notre vie et nos terres sont ici. Alors, oui, nous coopérons avec les maoïstes ! Le gouvernement n’est jamais venu nous aider. Jamais ! » Elle secoue la tête de dépit, entrechoquant ses lourdes boucles d’oreilles en or. Le pharmacien, qui soigne les combattants blessés, prend alors la parole : « Nous n’avons pas le choix. Nous donnons même notre argent aux Maowadi. Le pire, si l’armée fait un raid ici, c’est que nous serons immédiatement abattus pour espionnage pour le compte des maoïstes... Nous n’aspirons pourtant qu’à une seule chose : la paix. »

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