
- 8 mars 2003 à Paris. Marche des femmes et filles de quartiers contre les violences sexistes et les ghettos. Au premier plan, la banderole du mouvement féministe Ni putes ni soumises ©AFP
Une grande maison en briques rouges, dans la région de La Louvière. Des grilles à toutes les fenêtres. Une porte munie d’un judas. Une sonnette discrète et des questions posées à travers la porte avant que celle-ci ne s’ouvre : Vous avez rendez- vous ? Qui êtes-vous ? Pourquoi venez-vous ? Rentrer dans un refuge pour femmes battues n’est guère aisé. Et pour cause : les femmes, seules ou avec leurs enfants, qui sont là, ont fui la violence d’un homme, leur mari, leur conjoint. Elles ne veulent pas qu’on puisse les retrouver.
Là, dans un lieu gardé secret, elles assument d’abord le choc, mangent ensemble, regardent la télé, parlent, fument. Lentement, elles réapprennent à vivre tout en bénéficiant des conseils juridiques, psychologiques et pratiques de spécialistes. Durant six mois, elles peuvent rester au refuge - moyennant paiement - et se préparer à affronter à nouveau la réalité.
Je suis arrivée il y a un mois, explique Rita, 54 ans. Mon copain m’avait flanquée à travers la porte-fenêtre. J’étais défigurée, ensanglantée, mon nez était cassé, mon oeil amoché. Il a pris un morceau de verre et voulait me l’enfoncer dans le cou. Je ne sais pas comment je suis arrivée à passer entre ses jambes et je suis sortie, en pantoufles. J’ai appelé les gendarmes qui m’ont emmenée à l’hôpital. De là, j’ai été conduite à ce refuge. C’est la première fois que je viens ici, mais bien la dixième fois qu’il était violent avec moi. Avant, je partais chez ma nièce et je revenais toujours... parce que je voulais être chez moi, dans mes meubles, dans la maison que j’ai achetée. Et puis, parce qu’il pleurait et disait qu’il m’aimait, qu’il promettait qu’il ne recommencerait plus, je revenais. J’ai encore dans mon portefeuille un poème d’amour qu’il m’a écrit alors.
Entre coups et poèmes d’amour
L’amour après la haine, rien de plus normal si l’on en croit la psychologue Lénore Walker. En 1979, aux États-Unis, cette docteur en psychologie rencontrait 1500 femmes battues - 98 % des victimes de la violence domestique sont des femmes - et se rendait compte au travers de leurs témoignages que les comportements violents suivent toujours un même déroulement. La spécialiste américaine mettait en évidence un cycle débutant par une phase de tension, durant laquelle la femme se voit critiquée, moquée, dévalorisée par un homme désagréable. Cette phase, qui peut durer des semaines, va aboutir à l’explosion de violence et se terminer immanquablement par ce que la psychologue appelle la « lune de miel ». L’homme s’excuse, se justifie, jure qu’il ne recommencera plus, se montre attentif, aimable. Et la femme, ahurie par ce qui s’est passé, accepte généralement les excuses, croit que tout reste possible entre eux. Mais la vie reprend son cours, avec ses problèmes et conflits, engendrant un nouveau cycle de violence plus puissant...
Moi aussi, je recevais des lettres d’excuses et d’amour après les crises de violence, dit Brigitte 45 ans. Je suis restée pendant plus de 20 ans car il y avait ma fille. Et puis, il me faisait croire que je n’étais pas normale, que j’étais folle. Je me disais qu’il devait avoir raison, qu’il y avait des choses que je ne faisais pas bien, que je ne parlais pas bien, qu’il me comprenait mal ; je suis née en Pologne. Pendant des années, j’ai cru que c’était moi la malade.
Et Odette Simon, conseillère conjugale chargée du suivi psychologique des victimes au Centre de prévention des violences conjugales et familiales de Bruxelles, d’expliquer que toutes les femmes brutalisées se sentent coupables. Coupables de ne pas avoir réussi leur couple, de ne pas être parvenues à rendre l’autre heureux.
Je ne comprends pas bien comment j’en suis arrivée là, dit encore Rita. Cela ne m’était jamais arrivé dans mes autres relations. Quand j’ai rencontré Louis et que j’ai découvert toutes les difficultés qu’il avait vécues enfant, j’avais voulu lui offrir une belle vie. Quand il rentrait, je lui enlevais ses bottines, je lui chauffais son pyjama, préparais son dîner. Je voulais le gâter le plus possible. Mais il est devenu de plus en plus méfiant, jaloux, autoritaire...
Il est vrai que toutes les femmes qui subissent la violence éprouvent un sentiment de culpabilité, dit Josiane Coruzzi, juriste, l’une des responsables de l’asbl « Solidarité femmes », un refuge pour femmes battues à La Louvière. Dans notre société, les femmes sont éduquées pour s’oublier et s’occuper des autres. Mais il n’y a pas un profil de femmes battues. La violence conjugale peut toucher toutes les femmes ; elle est d’ailleurs constatée dans tous les milieux socioculturels.
Première cause de mortalité
Toutes les études nationales et européennes attestent de l’importance de la violence conjugale. À tel point que le lobby européen des femmes pouvait conclure que la violence domestique est la principale cause de mortalité et d’invalidité pour les femmes âgées de 16 à 44 ans, devant le cancer, les accidents de la route et même la guerre (rapport de la Commission sur l’égalité des chances du Conseil de l’Europe du 17 juillet 2002). Et si les chiffres européens généralement avancés parlent de 20 % des femmes ayant subi des violences de la part de leur mari ou compagnon, aujourd’hui le sondage mené par Dedicated Research, pour le Soir magazine, et Amnesty International établit que 30% des 1002 hommes et femmes sondés connaissent une personne qui a subi des violences inacceptables. Il confirme ainsi la gravité du problème.
Une société inégalitaire
L’origine de la violence conjugale est l’inégalité entre les hommes et les femmes dans la société, explique Ada Garcia, sociologue et directrice du centre Femmes et Sociétés. La violence est une conséquence de l’infériorisation des femmes dans la société et une façon de maintenir l’inégalité entre les hommes et les femmes en remettant celles-ci à leur place. Bien sûr, l’affirmation n’a pas la même portée aujourd’hui qu’il y a 30 ans, mais le motif reste le même.
La violence est une affaire de pouvoir.
Et le manque d’argent, le chômage, le stress, l’isolement, l’exclusion, l’alcool, l’éducation reçue... seraient autant de catalyseurs qui activent cette volonté de domination sur l’autre et le recours à la violence.
De mon expérience, dit Odette Simon, je constate que la personne adulte, qui est violente avec son conjoint, a souvent vécu la violence quand elle était enfant, que celle-ci soit exercée à son égard ou qu’elle y assiste. Une éducation sans aucune autorité ni limite, liée souvent à un type de relation très fusionnelle d’un garçon à sa mère, qui a toujours tout reçu et croit être tout pour l’autre, peut expliquer des comportements violents adultes.
Pour remédier à cela, il faut individuellement faire un travail psychologique avec des spécialistes. Mais plus généralement, la prévention de la violence passe par l’information et la sensibilisation qui permettraient de briser l’isolement dans lequel se trouve souvent la femme battue. Et surtout, par un profond changement de mentalité qui verrait l’égalité entre les sexes devenir réalité.





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