
- Une Bangladaise victime d’une attaque à l’acide participe à une cérémonie programmée à l’occasion de la journée internationale de la femme à Dacca, le 8 mars 2003. Des centaines de femmes sont descendues dans les rues de la capitale pour demander le respect des droits des femmes. ©AFP
Le 27 avril 1997, les parents de Monira, 12 ans, ont conclu pour elle un mariage avec un jeune homme nommé Swapan Gazi, à condition qu’ils entament leur vie conjugale lorsqu’elle aura 16 ans. Peu après le mariage, Swapan ne l’entendait plus de cette oreille : il voulait vivre avec Monira tout de suite. Un soir, il a volé le rickshaw [Véhicule de transport tiré par une bicyclette.]] du père de Monira. Accusé de ce vol, il s’est fâché et a jeté un bol d’acide à la figure de la petite fille. En quelques minutes, celle-ci a été défigurée : elle était gravement brûlée sur toute la figure, notamment à l’œil gauche, aux oreilles et aux lèvres. Son cou et sa poitrine ont été attaqués par l’acide eux aussi.
La tragédie vécue par Monira est typique d’une des principales raisons qui engendrent la violence perpétrée à l’aide de l’acide au Bangladesh : les disputes familiales liées aux mariages. Il peut s’agir d’un refus de mariage, d’une impossibilité de payer la dot, de disputes entre conjoints, etc. Selon Manira Rahman, directrice de l’Acid Survivors Foundation (ASF), qui recense et soigne les victimes de jets d’acide au Bangladesh, « 47% des victimes de sexe féminin ont moins de 18 ans. Le mariage précoce est encore de mise ici. Des écolières font parfois l’objet de propositions sans qu’elles le sachent car ce sont leurs parents qui sont contactés. Dans un cas dont nous avons connaissance, ils ont refusé le mariage et l’homme éconduit s’est vengé en jetant de l’acide à la figure de l’enfant ». Le refus de relations sexuelles extra-conjugales est une autre cause majeure menant à des jets d’acide.
Bébés victimes « par accident »
« En dehors des problèmes relationnels entre genres, nous constatons de plus en plus de vengeances à l’acide consécutives à des disputes liées à la possession des terres, indique Manira Rahman. De nombreux hommes sont donc victimes eux aussi : en 2003, sur 410 cas de jets d’acide recensés, 117 concernaient des hommes adultes. » Des enfants de moins de dix ans, parfois des bébés figurent également chaque année parmi les victimes de jets d’acide, souvent par accident : les agresseurs profitent généralement de la nuit pour passer à l’acte, ils se faufilent à l’extérieur de la maison et jettent l’acide par la fenêtre sur le lit où dort sa victime, mais la pauvreté du Bangladesh est telle que tous les enfants d’un même foyer dorment sur un même matelas. Des bébés reçoivent donc une partie de l’acide destiné à leur maman, à leur sœur ou à leur frère.
Le nombre de cas enregistrés en 2003 était en légère baisse par rapport à l’année précédente (489 cas en 2002), mais ces statistiques dressées par l’ASF n’ont qu’une valeur indicative : de nombreux cas ne sont jamais répertoriés, surtout dans les régions reculées et lorsque l’agresseur est un proche. D’autres pays que le Bangladesh, par exemple le Pakistan, connaissent des cas similaires d’attaques à l’acide. Tant le Bangladesh que le Pakistan sont des pays musulmans, mais il est important de signaler que la punition via le jet d’acide n’a absolument rien à voir avec la religion. « Les agresseurs qui décident de se venger de quelqu’un en lui jetant de l’acide sur la figure ne visent qu’un seul but : dévisager la victime, lui ôter sa beauté. Ils la placent ainsi en marge de la société », souligne Manira Rahman.
Exclusion sociale des victimes
L’Acid Survivors Foundation sensibilise l’opinion bangladaise et mondiale à la cause des victimes, elle veut à tout prix casser le tabou et la gêne qui animent la société bangladaise sur cette question. « La beauté physique est très importante au Bangladesh. Avoir un enfant qui a la peau sombre est déjà considéré comme un grand manque de chance par les parents, mais c’est encore bien pire s’ils ont une fille défigurée suite à un jet d’acide : pour la société bangladaise, ça veut dire que quelque chose ne va pas dans cette famille, qu’il y a une marque négative contre elle. Il n’y a dès lors plus aucune possibilité de trouver un mari pour la fille, parfois même pour ses soeurs, or le mariage des enfants est le but ultime des parents dans notre pays. Dans certains cas, les sœurs des victimes n’osent plus se rendre à l’école tellement elles sont honteuses de ce qui est arrivé dans leur famille. Les victimes se sentent coupables, ce qui ajoute à leur traumatisme. »
Obtenir la condamnation d’un agresseur coupable de jet d’acide demeure très hypothétique au Bangladesh. Sous la pression des médias et organisations bangladaises et internationales, de nouvelles lois répriment très sévèrement ces agressions et raccourcissent la procédure pénale. De bonnes enquêtes menant à des preuves de culpabilité sont cependant rares. Policiers, juges et magistrats sont facilement corruptibles et souvent peu motivés pour aller au fond des choses. « Les médiateurs sociaux essaient souvent d’inciter les victimes à négocier avec le coupable, ils disent que la fille ne reviendra jamais à la situation d’avant et que la communauté devrait donc accepter de vivre avec les auteurs, explique la directrice d’ASF. Ils blâment la victime et sa famille car c’est parce qu’elle a eu le courage de dire non qu’elle a subi cette revanche, or il n’est pas accepté par la société bangladaise qu’une fille dise non. Souvent, les autorités n’arrêtent pas les coupables. Ceux-ci menacent les rescapés, qui doivent négocier avec eux un retrait de la plainte, voire quitter la communauté. Les témoins oculaires sont rares car les agressions se produisent généralement la nuit. Nous avons développé tout un réseau de soutien légal aux victimes, mais les procès aboutissant à une condamnation sont trop peu nombreux pour avoir un effet dissuasif sur de futurs agresseurs. »
L’acide utilisé par les agresseurs est de l’acide nitrique ou sulfurique concentré. S’il n’est pas lavé tout de suite, il attaque rapidement les os après avoir détruit la peau. Des centaines de victimes sont horriblement mutilées parce que leurs proches ne savaient pas que faire pour les aider juste après l’agression. L’ASF utilise à présent les médias et les animateurs communautaires pour expliquer qu’il faut utiliser de l’eau pour débarrasser le plus rapidement possible le corps de l’acide qui y a été projeté. En dehors des grandes villes, même les professionnels de la santé doivent être formés au traitement des victimes de l’acide car ils ne sont pas toujours au fait des comportements à adopter, notamment pour prévenir les infections, qui tuent plus de victimes de l’acide que le produit chimique lui-même.
Huit places de grands brûlés !
Le niveau des soins de santé est extrêmement bas au Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres du monde. Lors de la création de l’ASF, en 1996, il n’existait qu’une section d’hôpital public spécialisée dans le traitement des brûlures, avec à peine huit lits... pour une population de plus de 140 millions d’habitants ! L’une des premières tâches que s’est donnée l’ONG a donc été de créer à Dacca, la capitale, un petit hôpital destiné aux victimes des jets d’acide. Il compte actuellement une quarantaine de lits. Grâce aux dons de particuliers ou d’organisations internationales, cet hôpital peut prendre en charge l’entièreté du traitement des victimes. Ses chirurgiens sont bien formés et ne doivent plus envoyer les patients les plus gravement atteints se faire soigner dans les pays occidentaux comme autrefois. De temps à autre, des spécialistes étrangers viennent leur donner un coup de main pour les cas les plus délicats. Les coûts de traitement sont énormes : ils peuvent atteindre 13.000 euros pour le soin des blessures, voire le double s’il faut recourir à la chirurgie réparatrice. Tous ces frais sont pris en charge par l’ASF.
Le soutien psychologique et la formation professionnelle des victimes sont primordiales pour redonner goût à la vie aux victimes. « Elles sont très traumatisées en arrivant, souligne Monira Rahman. Puis, graduellement, à mesure qu’on leur présente des victimes qui ont trouvé un travail, leur confiance revient lentement. Il faut les rassurer sur les possibilités des traitements, même s’ils sont longs et douloureux. Lorsque quelqu’un leur donne un peu d’assurance, qu’on leur tend la main, les victimes sont très courageuses. Nous offrons une petite formation professionnelle à celles qui le désirent, puis nous les aidons à ouvrir un petit commerce, à trouver un emploi [souvent via les organisations internationales opérant au Bangladesh] . Certaines victimes ont le potentiel et l’envie de travailler dans les campagnes de prévention de la violence liée à l’acide que nous organisons via nos partenaires dans tout le pays. »




