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Dacca-Delhi-Karachi-Dubaï

Itinéraire d’un esclavage asiatique

jeudi 2 décembre 2004, par Samuel Grumiau

La misère et la crédulité d’une large part de la population bangladaise facilitent les trafics de femmes et d’enfants vers l’étranger. L’Inde, le Pakistan et les riches pays arabes sont leurs principaux pays de destination. À leur arrivée, ce sont généralement les proxénètes ou de riches familles en quête de domestiques bon marché qui les attendent. Enquête.

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Un enfant bangladais scande des slogans contre l’utilisation des enfants comme jockeys dans les États arabes unis et l’arrêt du trafic des enfants en général. Les enfants sont souvent utilisés dans des courses de chameaux. Leurs cris de peur sont censés effrayer les animaux et les faire courir plus vite. Ambassade des Émirats arabes unis, Dacca. 16 mai 2001. © AFP

La situation du Bangladesh est du pain béni pour les trafiquants d’êtres humains : un tiers des 143 millions d’habitants vit avec moins d’un euro par jour et la certitude que l’herbe est nécessairement plus verte ailleurs anime la grande majorité des Bangladais. Les possibilités d’émigrer légalement sont réduites et les informations objectives sur les risques encourus à l’étranger ne sont pas largement disséminées dans la population. C’est particulièrement le cas dans les régions rurales et les bidonvilles des zones urbaines, soit là où l’on trouve le plus de candidats à l’exil.
Vu la nature clandestine du trafic, personne ne peut estimer avec précision le nombre de victimes. Les chiffres les plus souvent avancés par les experts locaux parlent de 10.000 à 20.000 femmes et enfants trafiqués chaque année du Bangladesh, principalement, vers d’autres pays d’Asie du Sud (Inde et Pakistan) ainsi que vers les pays du Moyen-Orient (surtout le Koweït et les Émirats arabes unis). Les filles aboutissent souvent dans des réseaux de prostitution forcée ou de travail domestique, parfois dans le secteur industriel (notamment les usines de vêtements). Beaucoup de garçons sont contraints à la mendicité ou à d’autres formes extrêmes de travail d’enfants, comme être jockeys dans les courses de chameaux de la péninsule arabe. Outre les dangers importants encourus par les enfants durant ces courses, leurs « propriétaires » (et non employeurs, car ils les achètent et en font ce qu’ils veulent) limitent fortement leur alimentation afin qu’ils demeurent légers.
« Je n’étais pas payé pour mon travail, mais mon maître avait l’habitude de me donner un pourboire de 100 à 200 dirhams si le chameau gagnait la course, a déclaré au Bureau international du travail (BIT) Shadid, 12 ans actuellement mais âgé d’à peine sept ans lorsqu’il a commencé à être jockey à Dubaï (Émirats arabes unis). Il ne me donnait pas beaucoup à manger, j’étais toujours très affamé. Quand je demandais un peu plus de nourriture, on me frappait ; je pesais seulement 20 kilos. Quand j’ai grandi un peu, je n’étais plus assez mince parce qu’avec ce travail de jockey je ne pouvais dépasser ce poids de 20 kilos. Je devins donc inutile pour ce monsieur arabe, qui demanda à quelqu’un de me renvoyer au Bangladesh. »
5.000 à 20.000 roupies pour une fille
Une organisation de défense des droits humains bangladaise, la Bangladesh National Women Lawyers’Association (BNWLA), milite contres les trafics et gère un centre d’accueil pour les victimes de retour au pays. Sa directrice, Salma Ali, rencontre donc beaucoup de Bangladaises trafiquées : « 80% de nos pensionnaires affirment qu’elles ont initialement quitté la misère de leur village pour venir à Dacca, la capitale, dans l’espoir de trouver un emploi dans la confection ou la domesticité. Elles n’y ont généralement aucun endroit décent où loger. Elles vivent dans des bidonvilles, se regroupent à plusieurs dans des logements insalubres. Dans ces zones, elles sont parfois abordées par des personnes qui leur parlent de bons salaires à l’étranger. Certaines de ces personnes sont d’anciennes victimes de trafics qui en recrutent de nouvelles. Celles-ci entrent sans le savoir dans un réseau bien organisé qui finit par les contraindre à la prostitution. Ces réseaux revendent les filles de 5.000 à 20.000 roupies indiennes [85 à 340 euros] dans le pays de destination, selon son âge et sa beauté. Elles sont alors torturées, privées de nourriture et d’eau jusqu’à ce qu’elles se soumettent. »


La souffrance de personnes bangladaises en séjour illégal est loin d’être une priorité pour les autorités des pays où l’exploitation se déroule. Les moyens d’action des organisations de la société civile y sont souvent très limités. « Dans les pays étrangers, nous essayons de collaborer avec des organisations non gouvernementales locales, mais il n’y en a pas partout, souligne Salma Ali. À Dubaï par exemple, il n’y a pas d’ONG dans ce domaine, c’est très difficile pour nous d’y intervenir alors que de nombreuses Bangladaises y sont exploitées. Elles sont perdues dans ces pays dont elles ne connaissent pas la langue, n’ont aucune idée à qui demander de l’aide. Vous n’imaginez pas ce qu’elles peuvent y endurer, tout comme les autres filles originaires de Thaïlande, de Russie, d’Ouzbékistan et de nombreux autres pays qui y sont exploitées. Mais comment intervenir depuis l’étranger ? Même les cheikhs sont impliqués dans la prostitution ! »
La crédulité des victimes est l’un des atouts principaux des trafiquants. « Elles sont très naïves car elles n’ont quasiment jamais quitté leur village avant d’aller à Dacca, explique Salma Ali. Elles n’ont pas l’habitude de s’exprimer et sont illettrées. Nous avons connu des cas de filles hébergées dans notre centre après avoir été emmenées en Inde ou au Pakistan et qui ne s’étaient même pas rendues compte qu’elles avaient quitté le Bangladesh ! Beaucoup de personnes des régions rurales ne savent pas à quoi ressemble Dacca ou une frontière. C’est encore pire pour les plus jeunes victimes. Savez-vous qu’on a retrouvé en Inde des filles bangladaises qui ont été trafiquées à l’âge de six ans pour être vendues dans la prostitution ou la domesticité ? »
Des réseaux bien huilés
La passivité des autorités face aux trafics facilite beaucoup la tâche des trafiquants, dont les profils sont très variables. « Certains recruteurs savent très bien ce que la victime va devoir faire une fois arrivée à destination, d’autres ne sont qu’un petit maillon de la chaîne de trafic et ne savent même pas où la victime sera emmenée, poursuit la directrice de la BNWLA. C’est tout un réseau bien organisé, avec ses recruteurs dans les régions les plus désespérées du Bangladesh, ses trafiquants chargés du transport à travers la ou les frontières, ses revendeurs dans le pays de destination, etc. Les activités des trafiquants sont facilitées par la longueur de la frontière qui sépare le Bangladesh de l’Inde et le peu de postes de contrôle sur cette frontière. »
Des lois existent au Bangladesh pour punir les trafiquants d’êtres humains. Rarement appliquées, elles n’ont aucun effet dissuasif. La coopération policière et judiciaire entre pays d’Asie du Sud est pour ainsi dire inexistante. Ainsi, lorsque des victimes vont en justice avec l’aide d’organisations comme la BNLWA, elles parviennent parfois à des condamnations, mais seulement pour les recruteurs et intermédiaires intervenus au Bangladesh. Il n’existe aucun accord d’extradition entre le Bangladesh et des pays comme l’Inde ou le Pakistan qui permettraient d’inquiéter ceux qui ont exploité les victimes dans le pays de destination.
Le retour des victimes dans leur pays pose aussi problème, soit pour des raisons financières lorsqu’elles se trouvent dans des pays éloignés comme ceux de la péninsule arabe, soit parfois pour des raisons administratives lorsqu’elles sont en Inde. Syed Saiful Haque, responsable de Welfare Association of Repatriated Bangladeshi Employees (WARBE), l’association d’aide aux migrants, a été témoin de ces situations : « Lorsque des Bangladais en situation illégale sont découverts par la police indienne, ils sont parfois ramenés jusqu’à la frontière avec le Bangladesh, mais ils peuvent y être bloqués pour de très longues périodes parce qu’ils n’ont pas ou plus de documents d’identité. La police de l’immigration du Bangladesh affirme alors qu’ils ne sont pas bangladais et ne peuvent donc rentrer au pays. »
Réinsérer les ex-victimes de trafic dans les société bangladaise est un autre défi de taille auquel les autorités ne s’attaquent guère. La BNWLA offre des formations professionnelles et des cours d’alphabétisation aux personnes hébergées dans ses centres d’accueil, mais elle doit souvent renoncer à aider les ex-prostituées à retourner dans leurs communautés d’origine : elles y sont rejetées en raison de leur passé d’esclaves sexuelles. Un rejet particulièrement douloureux à admettre pour ces filles qui avaient quitté leurs villages pour tenter de gagner un peu d’argent afin de soutenir leur famille. Elles ont, pour leur malheur, croisé la route de trafiquants sans scrupules, opérant dans des pays aux gouvernements indifférents, au grand bénéfice d’employeurs assoiffés d’argent.

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